Je peux pas, j’ai Bania.

« J’ai vu des choses étranges au pays des Slaves, tandis que je me rendais ici. J’ai vu des bains de bois chauffer à blanc, puis, les gens se mettent tout nus, s’aspergent d’eau de tan, s’arment d’une poignée de verges souples et se flagellent eux-mêmes ; et ils se frappent tant et si bien qu’ils en sortent à peine vivants ;ils s’aspergent alors d’eau froide et reviennent ainsi à la vie. Et ils font cela tous les jours, sans que personne ne leur inflige cette torture. Ils se torturent eux-mêmes. Ils font cela pour s’esbaudir et non pour s’estourbir. »


Oui, on commence fort aujourd’hui. Si cette description des banias vous fait peur, rassurez-vous, c’est normal. Il faut dire que le récit du voyage de l’apôtre André aux bords de la mer noire daterait de près de 2000 ans. Ce récit a été restitué dans le très fameux Récit des temps passés, sorte de chronique semi mythologique de la naissance du monde et de l’état slave, rédigé aux débuts du XIIème siècle à Kiev. Si je puise dans de si anciens textes, c’est parce que le sujet de cet article est tout aussi vieux, si ce n’est plus. On sait au moins que l’idée de s’enfermer à 90°c dans une pièce noire et de se frapper nu daterait au moins d’avant la naissance du christianisme.

Les objets du crime, branches, seau d'eau froide et bonnet de protection.

Les objets du crime : branches, seau d’eau froide et bonnet de protection.

 

Personne ne sait vraiment qui sont les détraqués qui ont inventé cette espèce de sauna puissance mille, une chose est sûre cependant, ils seraient aujourd’hui vénérés en Russie. N’est pas Russe celui qui n’est jamais allé au Bania, n’est pas Russe celui qui n’a jamais ressenti la satisfaction profonde de se rouler dans la neige ou de plonger dans une eau à 1°c degré après avoir senti ses poumons fondre dans la vapeur chaude. Le Bania est aussi indissociable au peuple russe que la vodka, et les deux s’accommodent d’ailleurs très bien.

Pour ceux qui ignoreraient tout du Bania, il s’agit des thermes traditionnelles russes, le marbre en moins. Le but du jeu est de s’enfermer une heure au moins (des après midis entières parfois) dans une pièce humide et surchauffée. La ressemblance avec le Sauna classique s’arrête là. En Russie la facilité n’existe pas, pas plus que la pudeur. Même si la décence de votre slip de bain vous arrête, sachez qu’elle ne vous sera d’aucune aide contre les jeunes branches de bouleaux, nommés « Veniki » que vos camarades de sueurs viendront flétrir avec application sur le moindre centimètre carré de votre peau. L’objectif désigné étant de faire circuler le sang, parce que, c’est connu, une peau bien fouettée est une peau en bonne santé.

"Ah bon ?"

« Ah bon ? Jamais entendu ça. »

 

Une séance traditionnelle de Bania s’amorce ainsi : des pierres placées sur un poêle ou dans un four spécial sont chauffées à blanc grâce à un bon feu de bois. Il faut d’habitude 2 à 3 heures de feu pour atteindre la température idéale. Aujourd’hui, sauf dans les banias traditionnels ou de campagne, le gaz permet de chauffer cela plus rapidement et rajoute à l’idée que vous entrez véritablement dans un four. On s’est aussi mis à moderniser l’évacuation de la fumée du feu, qui auparavant était directement faite dans la maison elle même. Peut-être s’est-on finalement rendu compte que le « bania noir » risquait d’être mortel si l’on oubliait d’ouvrir la fenêtre ou tout simplement que le bois, ce n’était pas chouette à récurer. Allez savoir.

Sur ces pierres brûlantes, on jette de temps en temps un filet d’eau, ce qui a pour conséquence de dramatiquement augmenter la température de la pièce, pour parfois frôler les 100 degrés. A une telle température, il est fortement recommandé de ne pas oublier son bonnet traditionnel pour ne pas risquer la surchauffe, une simple main dans vos cheveux vous rappelant amèrement qu’ils conduisent très bien la chaleur. Une fois que vous avez bien perdu quelques litres de sueurs, les branches de bouleaux trempées dans de l’eau tiède viendront tendrement s’aplatir sur vos membres. Si le choc de la première fois peut vous surprendre, il ne s’agit en fait de rien de trop insupportable. Au contraire, ce petit coup de fouet inoffensif vous donnera le courage nécessaire pour plonger dans l’eau froide ou mieux, rouler dans la neige, et vous sentirez alors le moindre de vos globules se raviver et votre corps vous portera comme jamais. Il tient juste à vous de revenir dans la pièce surchauffée et de recommencer le processus autant qu’il vous plaira, bandes de coquins.

Votre peau est si chaude qu'au début, vous ne ressentez presque rien au contact  de la neige, même par moins 30°c.

Votre peau est si chaude qu’au début, vous ne ressentez presque rien au contact de la neige, même par moins 30°c.

 

C’était autrefois un élément hygiénique indispensable à la vie russe, facilitant l’hygiène collective des communautés paysannes durant le dur hiver russe, économisant l’eau et l’espace, tout en permettant de se divertir. Cette tradition bonne enfant perdure encore aujourd’hui et chaque quartier et village russes disposent de Banias, identifiés comme indissociables aux traditions slaves. Le classique samovar accompagnant évidemment la sortie du bain.

Tous ceux qui ont pu essayer le bania, même les plus réticents ou les plus cardiaques s’en sont toujours sortis vivants. Et ont toujours voulu y retourner. Vous vous sentez véritablement purifié, tant votre corps a craché de toxines et que vos membres, malgré les coups de branchage, semblent plus que jamais appartenir à votre corps. En plus de vivifier le cœur (c’est prouvé scientifiquement), le bania est excellent en lendemain de beuverie où votre gueule de bois disparaitra dans les vapeurs de ce bain millénaire. La tradition est parfois même de boire de la vodka fraiche ou de la bière en plein bania, ce qui a pour effet de prolonger le plaisir. Certes vous serez dans les nuages plus vite, mais vous décuverez également aussi plus vite. Double raison de boire plus.

Ca vous effraye toujours ?

Alors, toujours effrayés ?

 

Le Bania est un vrai rituel et même les citadins sont nombreux à fréquenter les innombrables bains de la ville durant le week-end. Il faut dire que malgré les apparences, le Bania est un vrai lieu de détente, et de vie sociale. Les banias comptent comme une vraie expérience de la culture russe, et je n’oublierai jamais les plongeons dans le Baikal en pleine nuit, alors que nous étions 8 entassés dans une roulotte bania au bord de cette gigantesque masse d’eau glacée. De même que se rouler dans la neige en pleine banlieue de Volgograd m’a permis de réaliser mon premier écart de température de plus de 100 degrés, sans crise cardiaque. Défi inutile mais indispensable dans un pays où l’hiver n’en finit plus.

Non content d’influencer la résistance thermique des russes, le Bania est également inscrit dans le vocabulaire russe. Il est en effet d’usage de prononcer à n’importe quel pékin venant de sortir d’une douche ou du four en bois dont il a été question dans cet article : « С лёгким паром ! «  = Que la vapeur soit légère…

Et en plus ça les fait marrer.

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L’alcool en Russie (2/2) : Notre mère Vodka.

Il est évident que même les plus ignorants de la langue de Pouchkine connaissent au moins un nom russe : Vodka. Littéralement, cela signifie, « petite eau ». C’est dire si ce terme résume la manière commune et régulière de sa consommation en terre slave.

Après des semaines d’analyses poussées dans le domaine, et dont j’ai pu vous rendre compte lors de mon article sibérien, voici enfin la suite concernant l’un des sujets les plus cruciaux de ce pays : l’alcool. Impossible en effet de vivre ici, voir de simplement voyager dans le pays sans se rendre compte que l’alcool est non seulement un sujet quotidien, mais aussi un point de culture.

Qu’est ce qu’une vraie vodka ?

Selon une loi russe qui n’a pas évolué depuis la fin du 19ème siècle, une vodka est un liquide issu de la fermentation de graines végétales tiré à un volume d’au moins 40%. Dans les faits, il existe plusieurs degrés de vodka, respectivement de 24, de 37,5, de 38 (la meilleure), 40, 42, 54 (excellente aussi) et 62 degrés.

On peut donc dire que vous trouverez à peut près tout les genres possibles et inimaginables de cette boisson dans le monde russe. A savoir que ce que j’appelle fréquemment dans ce site « le monde russe » comprend une grande partie de l’Ukraine, la Biélorussie, la grande Russie bien sûr mais aussi tous ses voisins frontaliers avec une forte proportion de population russe ou un fort héritage historique. Rien d’étonnant donc que des pays musulmans comme l’Ouzbékistan soient fanatiques de vodka au melon ou que la très occidentale Suède ait ramené dans ses bagages la boisson de son ancien ennemi.

You came to the good neighborhood, drunker.

« You came to the good neighborhood, drunker. »

Historiquement parlant, il existe un vif débat sur la paternité de cet alcool, notamment entre les deux frères ennemis polonais et russes. Disons que l’histoire la plus probable est celle de négociants génois qui apportèrent aux villes du nord-ouest de la Russie du XIVème siècle une sorte de liqueur incolore servant comme désinfectant dans le reste de l’Europe centrale. Très vite, la recette s’exporta dans tout le monde russe et connut de nombreux ingrédients : du blé original à la pomme de terre jusqu’à « l’herbe de bison » polonaise. Sans compter tous les nombreux dérivés assaisonnées au miel, piment, poivre, menthe et autres beaucoup moins ragoutantes.

La Vodka et le pouvoir

Alors que l’Eglise et les princes russes étaient au départ fortement opposés à la propagation d’un alcool qui semblait menacer l’ordre public et moral, Ivan IV (règne : 1547-1584) se rendit compte que monopoliser la production et la vente de vodka pourrait apporter un revenu intéressant pour les caisses de l’état. Et en effet, cette nationalisation de la production assura durant des siècles une bonne part du budget de l’Etat russe. Durant les terribles années 1990, la taxe sur la vente de vodka rapportait jusqu’à 15% du budget de l’Etat russe, dans une période ou celui-ci avait besoin du moindre denier pour boucler ses fins de mois et combler les immenses pertes dues à la corruption massive.

Rien d’étonnant alors à ce que presque rien n’ai été tenté au cours des siècles pour contrer la consommation de la vodka. Au cours du 19ème siècle, des groupes anti-alcool crées par des églises orthodoxes locales ont été fermés sur ordre de l’Etat. Pourquoi en effet vouloir saper une telle source de profit et un anti désespoir en ces temps où le servage n’était toujours pas aboli ? La vodka est perçue comme une part de la culture nationale, pourquoi chercher à mener des réformes prohibitionnistes négatives politiquement ? Cette logique était encore très présente dans les élites russes jusqu’à tout récemment.

Les ravages de l’alcoolisme

Pas besoin d’aller dans les bas fonds de Volgograd pour comprendre que l’alcool est devenu le principal contributeur des morgues russes. Statistiquement parlant, la consommation d’alcool, ses impacts sur la santé ou la conséquence des enivrements sont la première cause de mortalité en Russie depuis la fin des années 1980. L’amour des russes pour cette boisson forte n’est pas nouveau, mais il connut un renouveau lorsque tous les repères sociaux et politiques de l’URSS disparurent pour laisser place à un éparpillement de pays économiquement très fragiles. La fin du contrôle omniprésent de l’Etat dans tous les domaines a aussi joué dans la création de distilleries non accréditées qui n’hésiteront pas à utiliser du liquide pare-brise comme rehausseur de goût.

Lorsque la plupart des alcooliques sévères se rendent finalement à l'hôpital, il est souvent trop tard pour aider leur organisme à quoi que ce soit.

Lorsque la plupart des alcooliques sévères se rendent finalement à l’hôpital, il est souvent trop tard pour aider leur organisme à quoi que ce soit.

 Encore aujourd’hui, ce sont près de 42 000 russes qui meurent chaque année empoisonné par l’alcool frelaté produit illégalement. Oui, le terme médical est bien « empoisonné », ce qui ne rentre donc pas dans les maladies classiques de l’alcool. La Russie déplore près d’un demi-millions de morts dues à l’alcoolisme chaque année. Et cela ne comprend même pas les innombrables accidents routiers liés à l’abus d’alcool. On en vient presque à considérer comme anecdotique le fait que 80% des meurtres en Russie soient commis par un individu soûl ou bien que d’après les chiffres, un homme russe en prison a une espérance de vie parfois supérieure à un autre en liberté. Peut-être que connaître les prisons russes aide à mieux se rendre compte de l’ampleur du problème.

La première tentative de réduire l’impact de l’alcool sur la société russe fut menée par Gorbatchev au milieu des années 80. En plus d’être très impopulaire, cette tentative échoua lamentablement après l’effondrement complet du pays. C’est en effet Eltsine qui supprima les lois restrictives pour augmenter sa popularité et renflouer les caisses de l’Etat. Triste ironie, quand on connait le pedigree du personnage et la taille de son foie lors de sa mort. Sa dépendance à l’alcool le contraignit même à abandonner le pouvoir, non sans avoir nommé président par intérim un certain Vladimir Poutine.

L'alcool mauvais pour la santé ? Ca aide pour le Yoga pourtant.

L’alcool mauvais pour la santé ? Ca aide pour le Yoga pourtant.

 Mais la question politique de l’alcoolisme a fait son grand retour aux alentours de 2005-2006, lorsqu’une très médiatique affaire d’alcool frelaté a jeté à l’hôpital plus de 50 000 personnes devenues littéralement jaunes. Ceux-ci, issus majoritairement des catégories les plus défavorisées, et n’ayant pas les moyens de consommer de l’alcool de bonne qualité, ont développés une forme d’hépatite fulgurante et sont presque tous morts en quelques mois, à défaut d’une greffe urgente de foie. Cette tragédie a fait prendre conscience à la sphère politique que désormais, l’alcool était devenu un danger pour les finances publiques (comment soigner autant de personnes ?) en plus d’affaiblir un peu plus la fragile démographie russe. Il y’a encore peu, l’espérance de vie des hommes n’était que de 59 ans, c’est à dire en dessous de l’âge légal de la retraite. C’est après ce scandale que des mesures accrues de contrôle furent prises en même temps que la mise en place d’une politique nataliste.

L’alcool au quotidien

Est-ce que cet alcoolisme ambiant s’observe vraiment tous les jours ? Je vous répondrai que ce n’est pas forcément le cas à Saint Petersbourg, ville riche et vitrine européenne de la Russie. J’ai vu bien plus de policiers allongés dans l’herbe qui cuvaient en Sibérie. Et c’est un fait général, ce sont les régions les plus isolées et les moins attractives économiquement qui font les frais de cette explosion de la consommation d’alcool. Néanmoins, il n’est pas rare de croiser ici quelques personnes de moins de 50 ans au regard hagard, les joues rongées et les mains tremblantes. Il est facile également de voir lorsque l’on fait ses courses la place faite à l’alcool dans la moindre petite échoppe. Il vous sera dur de trouver le moindre Rhum, et une « Passoa » sera considéré comme un produit exotique, mais vous n’aurez que l’embarras du choix entre près d’une trentaine de marques de vodka différente, et ce dans le moindre magasin d’alimentation.

N'importe quel "Produckt" dispose de son rayon vodka, parfois bien plus imposant que le rayon alimentation.

N’importe quel « Produckt » dispose de son rayon vodka, parfois bien plus imposant que le rayon alimentation.

Même si la Vodka est l’alcool russe emblématique par excellence, la bière est également très consommée même s’il ne s’agit souvent que d’une mise en bouche. Le Kvas quand à lui est un alcool traditionnel russe, sorte de bière au pain au goût proche du cidre et ne tirant qu’à quelques degrés d’alcool, il est principalement consommé lors des repas. Mais la vodka l’est aussi. Petite anecdote au passage : lorsque vous commandez de la vodka au restaurant, la quantité est mesurée en gramme et non en litres, habitués qu’était les russes à conserver des liquides comme le lait en bloc de glace. Néanmoins, n’oubliez pas que la vodka est le seul liquide qui ne gèle pas dans le terrible hiver russe. Certains historiens n’hésitent d’ailleurs pas à voir dans cette propriété commune aux alcools forts la raison du succès de la vodka depuis des siècles. En effet, dans une isba paysanne du 16ème siècle sans chauffage commun, il fallait bien s’occuper durant les longs mois d’hiver.

Si le prix de l’alcool en Russie fait frémir d’envie n’importe quel étudiant européen en quête de soirée, il faut tout de même se rappeler que le pouvoir d’achat des russes, particulièrement dans les régions plus isolées, ne permet pas d’acheter régulièrement de l’alcool de bonne qualité. Problème presque inédit dans le monde : le plus urgent n’est pas de tenter de réduire cette consommation, tant elle est ancrée dans le paysage social, mais de contrôler au moins drastiquement la qualité de l’alcool en vente.

On trouve donc parfois des bouteilles de 0,5 litres pour une centaine de roubles. Je ne peux toutefois vous conseiller d’éviter tout ce qui peut tourner en dessous de 150 roubles la bouteille (3-4 euros), sous peine d’un mal de crâne assuré et persistant le lendemain. Dans les alcools plus chers, les russes apprécient tout particulièrement le Cognac, plus rarement le champagne. Néanmoins, l’occidentalisation des classes moyennes russes font que le vin et le whisky sont de plus en plus importés. Même si cela aide nombres d’investisseurs français en Russie (Ricard pourrait devenir le maître du pays d’ici 20 ans), ce n’est pas forcément pour participer à l’amélioration du problème. Notons tout de même que le vin et sa consommation forment un mode de vie bien moins dangereux que boire à la russe. Parait-il même que, à dose raisonnable, ça lutte contre le diabète. Rappelons nous de l’espérance de vie française ou italienne.

Les Russes boivent à toutes occasions, mais la fête de la marine en Juillet ou les fêtes de fin d'année sont classiquement les moments ou l'économie russe est la moins active, tant la consommation est élevée lors de ces périodes.

Les Russes boivent à toutes occasions, mais la fête de la marine en Juillet ou les fêtes de fin d’année sont classiquement les moments ou l’économie russe est la moins active, tant la consommation est élevée lors de ces périodes.

Boire à la russe, je vous ai déjà expliqué ce que c’était à travers mon exemple sibérien. Même si la consommation en groupe est quelque peu ritualisé, il n’en reste pas moins que le but reste, non pas de tomber raide mort le plus vite possible (ce n’est pas l’Angleterre ici), mais d’avaler le plus d’alcool fort possible. Dans ce jeu, les russes sont génétiquement aidés comme tous les slaves par leur enzymes digestives particulièrement fortes, ce qui leur permet de digérer le chou ou l’alcool comme personne. Il est d’ailleurs assez drôle de comparer la consommation d’un asiatique à un russe lors de la même soirée. Néanmoins, même si les russes sont des tanks à court terme, cette consommation excessive se répercute quelques années plus tard. Et l’on voit fleurir les fameux ventres à bière chez l’immense majorité des policiers dès la trentaine passée, de même que les joues creuses et le teint jaunâtre chez les plus addicts des russes. A sa naissance, seul un homme russe sur deux a une chance de dépasser les 60 ans. Dans le monde occidental, c’est plus de 9 sur 10. Encore une autre raison du déséquilibre hommes/femmes ici.

En plus d’avoir l’un des alcools les plus destructeurs de neurones qui soit, même sans être frelaté, les russes ont selon l’OMS la chance de combiner non seulement la plus grande consommation d’alcool pur au monde avec les habitudes de consommation les plus dangereuses au monde. Hors de question de siroter un verre de bordeaux lors d’un apéritif dinatoire : ici, on est là pour finir cette bouteille les gars. Et la soirée continue tant qu’il reste un brave capable d’en ouvrir une autre.

Un autre exemple de la place de l’alcool chez les Russes : l’équipe olympique envoyée à Londres a été privée d’alcool par le ministère russes des sports, tant les sportifs russes en avaient abusé au village olympique de Vancouver. Ainsi, le médaillé d’or de saut en hauteur à Londres était le même athlète dont la vidéo avait fait le tour du monde après une compétition d’athlétisme en 2008. Vidéo où celui-ci s’élance triomphalement dans le premier matelas venu pour décuver, ne parvenant même pas à prendre son élan pour sauter. Comme quoi, la sobriété ne leur va pas si mal.

C’est d’ailleurs conscient d’un problème si dramatique pour leur pays que certains jeunes décident d’une abstinence totale ou d’un contrôle très sévère de leur consommation. Il en est de même pour certains politiques qui déclarent publiquement ne pas boire du tout, comme le président Poutine. Bien que, sans doute, au vu de ces images, sa délégation ne soit pas astreinte aux mêmes règles éthiques que lui :

Je ne saurais dire si cette question si vielle en Russie trouvera un jour une réponse adaptée, tant l’alcool tient une place importante dans les mœurs et la culture russe. Le gouvernement a toutefois décidé un renforcement des lois sur l’alcool au volant (0 grammes par litres de sang autorisé), l’interdiction théorique de la vente passée une certaine heure et une élévation du prix. Associé aux nouvelles lois russes anti-tabac, ces lois démontrent une volonté nouvelle de l’Etat russe de redresser la barre de la santé publique, après des décennies de complet laisser aller.

Mais connaître la Russie, c’est aussi connaître cette fierté médiévale d’être le pays de l’alcool fort et parfois de considérer cela comme une valeur nationale. En témoignera juste cette anecdote russe qui pour moi résume non seulement l’image des russes à l’étranger, mais aussi le paradoxe de la vision de l’alcool dans ce pays :

« Lors du journal télévisé du soir, à Moscou, le présentateur annonce : En Allemagne, hier soir, les policiers ont arrêté une femme au volant. Son alcoolémie est le triple de la dose mortelle.

La Russie tout entière attend avec impatience et fierté qu’on annonce la nationalité de la conductrice. »

 

Il faut croire que pour certains, c’est une raison supplémentaire d’aimer ce pays.

"On n'est pas bien, en Mordovie ?"Photo (un peu) retouchée.

« On n’est pas bien, en Mordovie ? »
Photo (un peu) retouchée.

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Un peuple enfermé : le siège de Leningrad.

Demain ne sera pas une journée ordinaire pour les habitants de Saint-Petersbourg. Comme tous les ans, à cette époque, les rues fleurissent de drapeaux rouges, de photos noires et blanches, et les têtes des plus âgés se font encore plus pensives. Demain nous serons le 27 janvier, date anniversaire de la levée du siège de Leningrad. Jour de fête, certes, mais la mémoire très présente de cette horrible épreuve se lit encore dans toute la ville.

On ne peut comprendre la mentalité Petersbourgeoise et son indicible orgueil sans connaître cette épreuve sanglante qui a presque transformé en poussière l’ancienne capitale des tsars et le siège de la révolution d’Octobre. En plus des survivants, beaucoup de familles ici descendent de personnes qui sont venues habiter la ville après le siège, prenant les appartements laissés libres par les millions de fantômes, victimes du siège le plus terrible de l’histoire.

Quelques chiffres qui laissent pensifs : le siège de Leningrad dure des premiers jours de septembre 1941 jusqu’au 27 janvier 1944, date où les canons allemands cessèrent de représenter une menace pour la ville. La ville fut encerclée pendant 872 jours, avec les conséquences dramatiques que cela implique pour le ravitaillement de la seconde ville de Russie. 1 200 000 de civils au moins périrent, et dans l’immense majorité des cas, de famine. Plus de 500 000 soldats soviétiques paieront le prix de la défense de la ville. Les allemands ne parviendront cependant jamais à venir à bout de la résistance de la ville, résistance devenue un symbole par le régime soviétique et qui fera de Leningrad l’une des villes « héros de l’Union Soviétique ».

Panorama de l'hiver 1941 exposé au musée du siège. Un indispensable de la visite de la ville.

Panorama de l’hiver 1941 exposé au musée du siège. Un indispensable de la visite de la ville.

Néanmoins, si l’héroïsme d’une part des citoyens est indiscutable, Leningrad est avant tout une ville de martyrs, écrasée entre la botte de l’agresseur allemand et l’insensible planificateur soviétique, dont les erreurs sont en partie responsable de nombres de désastres. Et en premier lieu, de l’impréparation catégorique qui coûta la vie à tant d’innocents au début de la guerre.

Il est très difficile de se rendre compte de l’horreur et de l’intensité de la guerre à l’Est, conflit qui reste aujourd’hui, et de loin, la plus grande bataille de l’histoire de l’humanité. C’est ce manque de reconnaissance à l’Ouest qui sert en partie de refrain aux nationalistes russes. C’est l’un des premiers traits qui saute aux yeux lorsque vous rentrez en Russie : la mémoire collective sur une guerre qui a décidé de la survie du peuple russe. Leningrad en est l’un des symboles les plus vifs.

La ville de Lenine prise au piège

22 juin 1941, alors qu’elle avait signé avec son voisin un pacte de non agression 2 ans plus tôt pour garantir son flanc est, l’Allemagne déferle sur l’URSS. Le choc et la surprise sont tels que l’armée allemande progresse de centaines de kilomètres en quelques jours, encerclant au passage d’immenses masses de prisonniers soviétiques. Dans Saint Petersburg, rebaptisée Leningrad depuis la victoire de la révolution, c’est la consternation, comme partout ailleurs. Personne ne s’attendait à une progression si rapide. Pour preuve, Jdanov, le leadeur du PC de Leningrad, est alors en vacances à Sotchi, dans le Caucase.

La ville est à portée des bombardiers allemands et elle subit leur attaques dès les premiers jours. Avec l’angoisse de la progression allemande au Sud se joint également l’avance des Finlandais au Nord. Très vite, il apparaît que  la ville sera très rapidement atteinte. Les soviétiques lancent alors tout ce qu’ils peuvent dans la bataille, milices étudiantes, ouvrières, et des bataillons à peine formés et pratiquement sans armes. Les civils sont mobilisés pour creuser d’immenses fortifications destinées à bloquer l’ennemi. Mais le commandement soviétique commet une erreur capitale : négliger d’évacuer ces civils en masse. Certains seront évacués, mais trop peu, trop tard. De plus, obnubilé par les combats, le PC néglige de préparer des stocks de ravitaillement suffisant au cas ou la ville subirait un siège. Mais ici, on s’attend à un assaut, une bataille pour chaque maison, chaque rue.

Chose rare en occident, mais pas du tout en URSS : la mobilisation des femmes dans l'armée. Devant l'urgence, des centaines de milliers de femmes combattront directement au front.

Chose rare en occident, mais pas du tout en URSS : la mobilisation des femmes dans l’armée. Devant l’urgence, des centaines de milliers de femmes combattront directement au front.

A la fin août, les troupes allemandes parviennent à portée de canon de Leningrad. Mais avec un mois de retard sur ce qui était prévu par le commandement allemand. A la surprise générale, l’URSS ne s’est pas effondrée, elle continue de se battre et de déployer des réserves de plus en plus grandes. Décidé à concentrer ses forces sur Moscou, surpris par la résistance opiniâtre des russes et craignant une sanglante bataille de rue, Hitler en personne décide de l’encerclement de Leningrad. L’ancienne ville des tsars ne sera pas une autre Stalingrad. Néanmoins, début septembre, les allemands ont coupés toutes les lignes de communication avec le reste du pays. Commence alors un véritable enfer qu’il est dur de raconter en quelques lignes.

« Nous rayerons cette ville de la surface de la terre »

Malgré la perte de son statut de capitale, les bouleversements dus à la révolution et aux purges, qui ont commencés à Leningrad avec la mort de Kirov, la ville se targue d’être toujours la capitale culturelle et idéologique du pays. N’est ce pas là qu’est née la révolution ? N’est-elle pas encore la plus belle ville du pays ? Ne l’a t-on pas rebaptisée du nom du fondateur de l’Etat actuel ? Leningrad était donc l’objectif idéologique du plan Barbarossa. Ces mots d’Hitler résume bien la philosophie de la guerre à l’Est, ni héroïsme, ni respect de l’adversaire : c’est une immense guerre d’extermination destinée à détruire le communisme et à asservir la race slave, celle des « untermensch », les sous-hommes…

La capture de Leningrad permettrait de cimenter l’alliance avec les finlandais, de raccourcir grandement la ligne de front et surtout de porter un coup décisif au moral des soviétiques. Sur ce dernier point, les allemands ne se trompent pas. Preuve qu’il s’agit d’un sujet sensible, le siège de Leningrad ne sera en effet révélé au reste de l’Union Soviétique qu’en Février 1943, lorsque l’étau commence enfin à se desserrer quelque peu, et que la victoire de Stalingrad transporte alors l’Armée Rouge.

Du 1er septembre 1941 au 27 janvier 1944, l'artillerie allemande pilonne quotidiennement la ville et les troupes la défendant. Fort heureusement, l'armée rouge fera tout pour "occuper" l'artillerie allemande, et ce au prix d'incommensurables pertes.

Dès le 1er Septembre 1941, l’artillerie allemande pilonne quotidiennement. La guerre d’usure commence.

Au delà de ces considérations stratégiques, la ville agonise. Il ne reste plus que quelques jours de ravitaillement à Leningrad en septembre, et encore trop de « bouches inutiles » : enfants, retraités, mères au foyer et personnes hospitalisées. Le soviet local ne peut se permettre de retirer du pain aux troupes, qui défendent pied à pied les environs de la ville, et dont certaines unités resteront encerclées pendant 3 ans, tout en continuant à tenir la ligne de front.

Il faut donc rationner, et ce, de manière dramatique. La ration quotidienne tombe à 1000 calories par jour pour les ouvriers et personnels qualifiés, à moins de 600 pour les enfants et civils non indispensables à l’effort de guerre. L’électricité est coupée, les conduites d’eau explosent faute d’entretien et à cause du froid, les hôpitaux n’ont plus un seul médicament, et la plus grande partie de la ville est sous le feu des canons allemands. Chaque jour, de 8h à 18h, les canons allemands pilonnent les quelques usines qui fonctionnent encore, les attroupements autour des rares distributions de nourriture ou bombardent les renforts dépêchés par le lac Ladoga, unique espace permettant d’atteindre Leningrad.

Si le siège de Sarajevo est officiellement le plus long de l’histoire et est bien plus connu à l’Ouest grâce à sa médiatisation, le nombre total de victimes est de près de 20 000. Chiffre terrible, sans aucun doute, mais sans aucune comparaison avec ce qui s’est passé ici, sur les bords de la Neva.
Rien qu’au mois de décembre 1941, plus de 50 000 civils meurent de faim, et ce, presque dans l’ignorance totale. Les soldats allemands campent devant la ville, alors que la presse mondiale et les commandements des armées allemandes et soviétiques sont captivés par la bataille de Moscou.

Avant et aujourd'hui. Une superbe série de photos sur le siège. Ici une mère et une fille trainant le corps d'un membre de leur famille non loin de Nevski. Une scène habituelle pendant près de 900 jours.

Avant et aujourd’hui. Une superbe série de photos sur le siège. Ici une mère et une fille trainant le corps d’un membre de leur famille non loin de Nevski. Une scène habituelle pendant près de 900 jours.

Détruire Leningrad, c’est aussi détruire une ville résolument européenne, un signe que la Russie n’est peut être pas qu’une horde asiatique prête à déferler sur la forteresse Europe, comme la propagande de Goebbels aime à le répéter. Les soldats allemands sont estomaqués devant le palais de Tsarkoe selo et les trésors historiques sur lesquels ils tombent. Trésor qu’ils pilleront dès 1941 ou qu’ils réduiront en miettes lors de leur retraite. Le projet est donc amené de détruire de fond en comble la ville, comme il en est de ses musées prestigieux. Un commando SS est même prêt à investir le musée agraire de la ville, qui rassemble la plus grande collection de graines et de plantes au monde, tandis que les conservateurs de l’Ermitage emballent et protègent autant qu’ils le peuvent les chefs d’oeuvres sans prix de la collection commencée par Catherine la Grande.

La vie au jour le jour

Seuls quelques bateaux traversant le lac Ladoga parviennent à ramener un peu de farine aux assiégés, et lorsque l’hiver terrible tombera, ce seront des camions qui circuleront sur la glace, sous la menace des bombardiers allemands. Ce fragile exploit permettra de garder un semblant d’espoir à Leningrad. Par cette « route de la vie », un grand nombre de civil sera enfin évacué au fur et à mesure, améliorant la situation petit à petit.

Dans Leningrad même, la vie se résume aux longues queues devant les centres d’alimentations, en espérant ne pas avoir attendu pour rien et que les obus allemands tomberont ailleurs. La vie tient dans la carte d’approvisionnement distribuée par le parti, sésame pour obtenir quelques grammes de pain chaque jour. On n’hésite d’ailleurs pas à dissimuler la perte d’amis ou de membres de la famille pour garder leurs cartes. Plusieurs cas de cannibalisme sont constatés, notamment dans une école. Le siège durant, les hommes qui titubent sont laissés inertes sur le sol, car personne n’a bientôt plus la force de s’occuper d’eux. La nuit tombée, ils seront détroussés par ceux qui n’ont pas assez de vêtements chauds. La neige recouvre les cadavres et le froid préserve la ville des maladies jusqu’au printemps.  Toutes sortes de mélange ignoble à base de bottes de cuir, de colle à papier peint, de graisse industrielle ou même de peinture servent à rajouter quelques calories au quotidien. Le chauffage ne marche évidemment plus, et les demeures de bois de la ville sont rasées.

Les habitants les plus faibles et qui n’ont pas la chance d’être évacués deviennent un peu plus inertes chaque jour. Comment ne pas penser à ce journal intime, présenté au procès de Nuremberg, ou la petite Tania, 12 ans, raconte jour après jour la perte de tous les membres de sa famille. Jusqu’à ce que la dernière ligne précise « Tout le monde est mort, Tania est toute seule ».

Papiers retrouvés au domicile de la petite Tania, ainsi que certains cadavres. La ville manquant de bras pour cette tâche.

Papiers retrouvés au domicile de la petite Tania, ainsi que certains cadavres. La ville manquant de bras pour cette tâche.

Des familles entières disparaîtront ainsi, et cet évènement marque encore la démographie de la ville. Les hommes, mobilisés à l’usine ou sur le front, mourront en masse. De cette époque date en partie le décalage entre hommes et femmes en Union Soviétique. Les nouvelles familles installées après la guerre occuperont les appartements laissés libres par les millions de mort. Le souvenir du siège reste donc aussi pour eux comme l’élément clé de la vie de leur ville.

Mais ce qui rend ce siège si particulier est l’étonnante vigueur de certains des habitants dans la défense de leur ville. On se rappelle alors des bataillons ouvriers, certains volontaires, qui défendirent plus qu’il ne leur était demandé leur ville, mais aussi les jeunesses communistes qui apporteront tant bien que mal leur aide au reste de la population ou bien à tous les pompiers volontaires, équipés de simple seaux de sables, ou aux vigies qui veillaient même par moins trente sur les toits. C’est cet ensemble de civils, refusant de simplement mourir de faim sans se battre, qui a façonné la légende de Leningrad. Plus qu’une ville martyre, la ville était devenu le symbole de la lutte contre le fascisme et le témoignage éclatant de l’héroïsme du peuple soviétique. Du moins pour la propagande.

Symbole si l'en est. Le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s'engagea comme pompier volontaire avant de composer sa fameuse symphonie n°7 Leningrad. Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

Symbole si l’en est. Le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s’engagea comme pompier volontaire avant de composer en pleine famine sa fameuse symphonie n°7 « Leningrad ». Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

La libération

Suivant la victoire de Stalingrad en février 1943, une contre offensive de masse parvient à ouvrir un couloir de chemin de fer entre Leningrad et le reste du pays. La ville n’est toujours pas sauvée, mais le ravitaillement arrivera désormais de manière correcte. Les potagers prendront le pas sur les jardin et le monde sera enfin au courant du siège par le témoignage d’Alexandre Werth, premier occidental à rentrer dans la ville assiégée en 1943.

Il faudra encore une année de plus pour que les allemands soient définitivement hors de portée de la ville. Le 27 janvier 1944, l’ensemble de la ville est dégagée, les canons allemands ne grondent plus, les finlandais reculent vers le nord. La ville est sauvée, mais à quel prix.

Aujourd'hui et hier. Non loin de Dom Knigi, centre historique de la ville. Jamais une ville de cette importance n'avait subi de siège en règle depuis Paris en 1870.

Aujourd’hui et hier. Non loin de Dom Knigi, centre historique de la ville. Jamais une ville de cette importance n’avait subi de siège en règle depuis Paris en 1870.

La majeure partie de la ville est dévastée par les bombardements ou les pillages de bois, et la reconstruire s’avère une tâche colossale qui prendra des années. Certaines traces de la guerre sont volontairement laissées : haut-parleurs, affiches avertissant du danger des éclats d’obus, trace d’impacts etc.. Les monuments à la gloire de l’Armée Rouge et du peuple de Leningrad s’érigent à la place des décombres. Les habitants qui reviennent après des mois d’exils découvrent une ville presque fantôme, recouverte en tous lieux de charniers érigés à la hâte. Les déplacés des autres régions victimes de la guerre participent à la reconstruction et s’imprègnent de l’histoire des lieux. Une histoire que le PC tentera tant bien que mal de modifier en sa faveur après la guerre, en tentant d’effacer par exemple les ordres réduisant drastiquement la nourriture pour les bouches inutiles ou les musées nés des initiatives populaires, et qui présentaient crûment les rues jonchées de cadavres, laissés là par une administration concernée par sa propre survie avant tout.

Mais les Petersbourgeois n’oublient pas, et, chaque année, ils célèbrent cet anniversaire. Dans la joie, mais aussi dans les larmes. Les jeunes apprennent par leur ainés cette page terrible de l’histoire de leur pays et de leur ville. Et c’est d’autant plus fiers de cette histoire et confiant dans l’avenir de la cité qu’ils tendent leur bouquet aux quelques vétérans encore en vie. Et nul doute ici que cette mémoire se perpétuera, tant il est impossible de marcher dans cette ville sans voir et sentir l’héritage de Leningrad, redevenue Saint Petersbourg.

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Vacances et voyages

Tout d’abord, permettez-moi de vous souhaiter à tous de très bonnes fêtes de fin d’année. 

Je tenais aussi à vous annoncer que je vais profiter des vacances d’hiver russe pour voyager un peu sur d’autres horizons, aussi je m’excuse de mon absence jusqu’au 22 janvier au moins sur ce site. Mais promis, je reviendrai avec la suite de mon article sur l’alcool et beaucoup d’autres sujets !

D’ici là, portez vous bien.

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L’alcool en Russie (1/2) : Gueule de bois sibérienne

Début août 2012, Sibérie. Le soleil a déjà disparu depuis quelques heures de l’autre coté des épaisses montagnes qui bordent le lac Baïkal. En dehors de l’étage de la petite auberge que nous occupons, l’obscurité est presque complète. C’est à peine si l’on distingue les premiers abords de la forêt épaisse longeant le village en bois de cette île d’Olkhon, île qui n’a l’électricité que depuis quelques années. Tout en sirotant quelques bières, nous jouons entre russes et comparses français au « Dourak », jeu de carte très populaire en Russie.

Je décide de partir tôt de la tablée pour me coucher, désirant ainsi rattraper nos excès de la veille sur la plage. Bord de plage où la plupart de nos soirées sibériennes ont ainsi finies, souvent étendus sur le sable en contemplant les étoiles, tentant de faire abstraction des horreurs musicales qui s’échappaient de la boite de nuit locale et qui contrastaient bruyamment avec le silence berçant du grand lac. Par boite de nuit, entendez par là une tente plantée au bord de l’eau ou s’excitent quelques bourriates (peuple local) et jeunes russes éméchés. Quoi qu’il en soit, nous étions tout de même en Sibérie pour travailler notre russe le matin. Enfilant mon pull et quittant les joueurs, je traversais les quelques mètres qui me séparait de ma chambrée. Il est 23h.

Les lieux du crime. Oui il y'a pire, je vous le concède.

Les lieux du crime. Oui il y’a pire, je vous le concède.

Tiens, pas encore d’analyses sociologiques ?

 

Arrivé à ce point de l’article, vous vous demandez sans doute ce qui me vaut cette large introduction personnelle. Et bien, souvent, parce que l’expérience est force de raison, elle constitue parfois la meilleure entrée en matière. Particulièrement sur un tel sujet, l’alcool en Russie. C’est pourquoi, j’ai décidé de séparer ce sujet en deux articles. Un qui raconte mes premiers contacts en Russie avec cette question et un autre plus scientifique sur l’importance de l’alcool sur la société Russe. En effet, celui qui n’est jamais allé en Russie ne peut sans doute pas comprendre le rapport qu’entretiennent les russes avec l’alcool, tout particulièrement avec un. Un alcool si particulier qu’il est devenu l’un des symboles culturels de ce pays et l’un de ses premiers produits d’exportations. Je pense que je n’ai pas besoin de le nommer.

Souvenirs d’étés :

Toujours est-il qu’entre mon lit et l’auberge, trônait en plein milieu de ce drôle de complexe de maisons en bois une table ressemblant à celle que l’on voit sur les arrêts d’autoroutes, flanquée de deux bancs. Sur cette table, presque tous les soirs, trônaient également quatre jeunes russes à forte carrure. Je les ai rencontré deux jours plus tôt, présentés par une française de notre groupe qui avait manifestement besoin d’un peu de présence amie avant de côtoyer seule ce groupe de jeunes. Il faut dire que le diamètre de bras d’un de ces russes égalait facilement celui de mon torse : il s’agissait d’un groupe de cadets de l’académie militaire de Perm, l’une des meilleures du pays, en vacances dans le même village sibérien que nous.

A ma grande surprise, ils m’interpellent par mon prénom. Gêné parce que je n’étais alors pas capable de me rappeler des leurs, je me rapproche tout de même de leur table. Très amicaux, ils m’invitent à m’assoir. L’un deux, Lenchka, parle même un excellent anglais, ce qui facilite agréablement la conversation lorsque que je manque de vocabulaire. Ils me demandent d’où je viens, ce que je fais ici, si c’est ma première fois en Russie, pourquoi je vais étudier à Saint Petersburg etc… Des questions plutôt sensées lorsqu’on juge du contenu de la table. Celle-ci est jonchée de verres et de bouteilles de jus de fruit, entourant ainsi dans un désordre néanmoins organisé les 4 bouteilles de vodka qui règnent en maîtres sur le bois humide.

Ils m’invitent très naturellement à partager leur consommation, et proposent un toast à ma santé. Une règle de base en Russie : ne jamais refuser un toast en public, surtout en votre honneur. Staline a tué pour moins que ça. Si néanmoins la moindre dose de vodka vous fait plonger dans le coma ou que vous suivez une abstinence mormone, il y’aura toutefois peut-être moyen de s’arranger si vous portez le verre aux lèvres. Agréablement surpris par leur accueil chaleureux, je n’oublie pas toutefois qu’il faut être raisonnable en ce genre de situation, surtout lorsque j’ai promis à mes camarades français de me coucher. Il est alors 23h passée.

Cependant, mon verre est immédiatement rempli de nouveau. Evgueni m’explique « A Perm, on fait toujours par trois toasts ». Ah. Bon, le second verre sera pour l’amitié entre les peuples, une paraphrase d’un célèbre slogan communiste que les russes aiment bien ressortir lorsqu’il sympathisent avec des étrangers. J’ingurgite immédiatement un verre de jus de fruit. Il faut dire que la vodka sibérienne a l’étonnante faculté de vous réchauffer la gorge, et ce de manière un peu crue. Prenant l’initiative et afin de hâter mon départ (j’ai vraiment besoin de rattraper la nuit précédente), je me lève, et dresse à nouveau un verre en l’honneur de mes compagnons de table. Ceux-ci se lèvent aussi, presque au garde à vous, et finissent également leur verres avec cette moue du visage si particulière, entre satisfaction et dégout, moue généralement suivie d’un râle, lorsque l’on ingurgite aussi vite une lampée de vodka.

Toujours debout, je déclare qu’il est temps pour moi d’aller combler mon criant déficit de sommeil. Mais une main se pose sur mon épaule et me repose docilement sur le banc « Allez, Arnaud, mon ami, tu vas pas nous quitter comme ça. On boit, puis on parle. Maintenant, on parle » lâche Lechka. Bon, s’ils insistent. Je reste attablé. Il est plus de 23h30.

Panneau à l'entrée d'un village sibérien. Si ça ça n'est pas un indicateur criant de l'alcoolisme dans la région...

Panneau à l’entrée d’un village sibérien… Voilà qui donne le ton

Nous continuons ainsi à parler de la Russie, de la beauté du lac, du calme sibérien, de la meilleure manière de boire de la vodka, de l’éternel débat entre cornichons salés ou citron à la suite de celle-ci, mais aussi de la France, de Paris, du charmes des françaises, du poisson qu’on nous sert midi et soir à la cantine, des plats principaux servis froids et qui sont le plus grand problème des Stalovayas (cantines populaires russes), des impérialistes américains et du dernier blockbuster de l’été. Bref, une discussion normale en Russie.

Vient alors le temps de la seconde tournée. Je ne me rappelle plus exactement à quoi ces toasts étaient exactement adressés, tout juste que l’un deux était relatif à un détail anatomique féminin très particulier et très intime que les cadets semblaient devoir manquer durant leur temps de service à Perm. L’alcool délie les langues et la pudeur. En fixant mon dernier verre, je constate que les portions russes porteraient concurrence à n’importe quel établissement français, ou du moins n’arrangerait pas le trou de la sécu. La moitié de mon gobelet est rempli du liquide à l’odeur de kérosène. Je regarde ma montre, il est près d’une heure du matin. Il est peut être encore temps de sauver ma nuit.

Dans ces environs temporels de plus en plus déstructurés, fermeture de l’auberge oblige ; les français quittent l’étage et rejoignent pour certains leur lits. En entendant nos râles rires, Robert, dynamique trentenaire français avec qui j’ai sympathisé, s’approche de la table. Les russes le soumettent à peu près au même interrogatoire que moi, le tout avec autant d’intérêt mais certainement moins de concentration : la vodka fait pleinement son effet. Robert est un gaillard, il n’hésite pas une seconde à nous joindre sur notre invitation : lui aussi est tombé dans le piège. Bien vite, je lui explique le coup des trois toasts à la suite. Regardant à travers ses lunettes les bouteilles entamées, il déclare un sourire en coin qu’au moins, à ce rythme là, elles ne seront pas gâchées. J’ai toujours été impressionné par le réalisme de cet homme dans les moments les plus graves.

Nous repartons donc sur une nouvelle tournée. Celle ci s’avère désastreuse pour mon état mental. Je repense aux discours de mes parents sur les dangers de l’alcool : ils ont bien raison. Je repense aussi que je sais danser le Kazatschok : non il n’y aucune relation avec la pensée précédente. C’est donc sous les applaudissement que je m’exécute. Les gestes ne sont pas assurés mais ils n’en demeurent pas moins valables et suffisants pour prouver ma maitrise de cette danse des jambes. Le plus solide des quatre gaillards se met lui aussi à arque-bouter les jambes, sans le moindre tremblement ou glissement. Je me rassois. Un œil sur ma montre, il est presque deux heures. Je me rends compte que le réveil va être difficile. S’endormir, un peu moins.

Après une autre séance de discussions et de psychanalyses des mœurs entre occidentaux et russes, cette fois, c’est décidé, il est temps d’aller au lit. Je me lève poliment en disant qu’il faut vraiment que je parte, prétextant un contrôle le lendemain. « D’accord, alors un dernier toast ! » à ces mots, parfaitement compréhensibles en russe (on devient beaucoup plus polyglotte dans ces moments là), je déclare que je ne pourrais pas supporter une dernière tournée à la mode de chez Perm, du moins pas sans risquer un choc neuronal certain. Enfin, cette dernière partie, c’était dans ma tête.

Pour avoir déjà fait des soirées  avec russes en plein cœur de Paris et connaître la résistance des slaves depuis un moment (une histoire d’enzyme), je prends mes précautions. C’est vrai que les quatre jeunes garçons sont à proprement parler des tanks. Ils buvaient cette quantité presque chaque soir, émergeaient pour le déjeuner et se remettaient à siroter de la bière au plus fort de l’après midi, le tout en jouant au volley ball. Bref, impressionnant. C’est ce genre de rencontre qui vous fait réaliser que chacun à ses limites et qui vous offre une sécurité mentale vis à vis de l’alcool pour le reste de votre vie.

Bref, ne voulant cependant pas vexer nos compagnons, j’accepte cependant un dernier verre. Pour avoir rompu la trinité du toast Permien, je m’engage à ramener avec Robert quelques bouteilles le lendemain pour de nouveau participer à une réunion entre français et russes. Le dernier verre passe horriblement mal, d’autant que nos réserves de jus de fruits ont disparus depuis un (trop) long moment. Tout juste ai-je le soulagement de croire que ce sera mon dernier verre avant longtemps, juré. Je me décide donc à franchir la quinzaine de mètres qui me sépare de ma maisonnée. Je me sens frêle : la vodka est un alcool qui tape dans les jambes, voilà qui pour moi explique que dans les grandes soirées russes, il est souvent plus commode de s’endormir sur la table qui a servie au festin. Je n’ai plus la force de lire ma montre.

Fin de la nuit ? Non, trop facile. Rappelez vous que rien n’est toujours simple en Russie. Entre cette table et l’escalier qui mène à ma chambre se dressait un petit square, remplie cette nuit là d’un groupe d’étudiante. « Hé Arnaud, tu vas déjà dormir ? » Entends je en russe. N’étant plus vraiment responsable de mes actes, ou tout du moins beaucoup moins soucieux de ne pas dormir plus de 4 heures, je m’approche du square ou je suis invité. Elles sont dans leur première année d’université et sont très curieuses, je les ai rencontré dans le trajet en van qui nous mena à travers l’île jusqu’à ce village. Toujours est-il qu’en repensant à ce trajet cahoteux sur une piste poussiéreuse, me voilà pris de hauts le cœur. Mais il faut défendre l’honneur de la France. Je me retiens d’étaler mes souvenirs de Perm sur le plancher du square tout en paressant le plus détendu possible. Je remercie encore mon cerveau de ne pas m’avoir rappelé du week-end notre soupe d’Oumoul, poisson du Baikal plein d’arrêtes, qui m’aurait certainement achevé à ce moment précis.

La soupe évoquée ci dessus. Même sans vodka, ça passe mal.

La soupe évoquée ci dessus. Même sans vodka, ça passe mal.

Je refuse sans regrets la bière qui m’est offerte. Je suis harcelé de questions en Russe que je tente de comprendre tant bien que mal. En répondant aux jeunes filles que je vis à Paris et que j’étudie effectivement dans la seule université française qu’elles connaissent, je me dis qu’il faudrait sans doute un jour que je tente d’expliquer les clichés communs entre russes et français. C’est aussi lors de cette soirée que j’ai constaté que la mentalité des jeunes filles russes se rapprochaient indéniablement de celles de leur grand mères sur beaucoup de points, notamment entre la séparation des rôles entre l’homme et la femme (voir l’article précédent et l’anecdote sur la bière brisée).

Nous parlons et je profite du banc pour me calmer l’esprit. Je pose moi aussi des questions. Après avoir vu la caisse de bières posée au milieu du square et en entendant par intervalles les cadets précédemment cités chanter, je leur demande si c’est commun pour les jeunes russes de boire autant. « Non non, pas nous. C’est surtout ceux qui sont plus âgés. Nous ce n’est que pendant les vacances. Il y’en a beaucoup qui ne boivent pas du tout. » Me voilà rassuré, mais toujours pas endormi. Après tout, pour les jeunes du monde entier une soirée de vacances se résume à boire de l’alcool. Mais quand même, autant d’alcool. C’est surtout le coté rituel et routinier observé chez mes amis cadets ne peut que me confirmer sur ce qu’on entend sur l’alcool en Russie. Ici pas questions de Bench Drinking, tout était organisé, ritualisé, avec ses temps de pauses, de discussions et des jeux sortis tout droit des romans populaires russes.

Je me rappelle aussi les innombrables magasins de Vokdas à Irkoutsk, et même les échoppes qui en regorgent sur cette île perdue. Je me souviens des visages boursouflés et rougis que j’ai pu croiser dans certaines rues, je me souviens aussi de mon premier vol vers la Russie et de l’homme qui sirotait tranquillement sa bouteille achetée au duty-free sous le nez des hôtesses d’Aeroflot.

Après un certain temps, je finis finalement par dire au revoir aux demoiselles qui resteront encore une bonne partie de la nuit. J’ouvre ma porte et constate que Sergeï, mon colocataire russe, n’est toujours pas rentré. Il doit être retourné sous la tente aménagée en discothèque avec le reste des français. Je regarde mon portable posé sur ma petite table de nuit : 5 heures du matin révolues. La leçon de russe du matin va faire mal.

Je m’allonge avec la grâce d’un buffle mort et réfléchit quelques secondes avant que le marchant de sable ne me balance une bonne pelletée de sable pour éponger : il faut définitivement que je me penche sur ce sujet de l’alcool en Russie. J’ai déjà fait le coté pratique, passons au théorique.

A suivre…

"Non !" Affiche d'une campagne soviétique anti alcolisme.C'est peut être une réponse à retenir en Russie si l'on veut éviter d'être entrainé n'importe où.

« Non ! » Affiche d’une campagne soviétique anti alcolisme.
C’est peut être une réponse à retenir en Russie si l’on veut éviter d’être entrainé n’importe où.

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Dievouchka : anthropologie des jeunes femmes russes

« Dievouchka », vous l’apprendrez vite, est l’un des indispensables du vocabulaire russe. Utile autant pour appeler une serveuse qu’attirer l’attention de n’importe quelle fille entre 14 et 25 ans. Ce « Mademoiselle », enfin plutôt « jeune fille » russe, n’est en aucun cas à rapprocher avec les charmantes interpellations au bord de la gare du nord ou en sortie du métro parisien. Il s’agit autant d’une dénomination physique que sociale, aucunement d’un outil de séduction dans la rue. Ce terme identifie en effet toutes les femmes non mariées russes. Or, vous apprendrez à fréquenter ces dernières un peu partout, surtout si vous êtes étudiant, et surtout si vous êtes étranger. Les deux adjectifs précédents combinés vous offrant le meilleur espace sociologique possible pour approcher cette espèce peu farouche et très répandue.

L’image de la femme russe est un sujet particulier auquel il était nécessaire de consacrer un article entier. Autant pour évoquer quelques pépites aperçues ici, tout autant que pour comparer l’image de nos deux sociétés. Car oui, avouons le, s’il est bien une chose que les Européens ou leur cousins d’outre atlantique pensent savoir sur la population russe, c’est que les femmes russes aiment les talons hauts, la lingerie fine et leurs amants occidentaux.

Ce phénomène a autant été introduit par les joueuses de tennis, le goût des mâles européens pour une touche d’orientalisme, les James Bond Girls roulant les R que les russes elles mêmes en visite ou en exil de l’autre coté du Niémen. Mais qu’en est-il vraiment ? Les jeunes filles russes sont elles exactement comme les européens se les représentent ? La Dievouchka est-elle la prédatrice avide de Goldeneye ou bien une simple victime du machisme de la société russe ?

 

L’image subliminale qui traverse l’esprit occidental lorsque l’on parle de ce sujet. Alors, otages de leur société ou créatrices de cette image sulfureuse ?

Ah, et pour ceux qui sont tombés par hasard sur cet article : NON, pas de photos ou de vidéos pour illustrer certains propos. Il y’a assez d’annonces comme ça sur Internet.

Tout d’abord, quelques messages personnels : 

Précisons le, j’ai pu analyser un brin le comportement des russes à l’étranger pour être sorti avec quelques unes. Ma charmante petite amie française est elle même d’origine russe : autant vous dire que je prends le maximum de pincettes et de précautions avant d’évoquer ce sujet. 
Et pour la énième fois, NON, ce n’est pas que pour ça que j’ai appris le russe.

Mais il restait à réellement voir des jeunes filles russes jouer à domicile. Sur ce point, nous n’avons pas été déçus. Je ne retiendrai ici que quelques une des anecdotes les plus significatives, mes amies russes sur place ainsi que mes colocataires échappent fort heureusement à la plupart de ces clichés.  

Autant retenir le plus drôle non ?

De plus, la grande connaissance de la langue française de certaines de mes amies m’incite à bien leur préciser que souvent, elles sont une exception, et m’ont permis de mieux comprendre la société russe et ses évolutions. Ainsi, cet article a été en partie réalisé, en plus de mes observations personnelles, grâce à nos conversations. Mesdemoiselles : merci.

La dievouchka : fantasme occidental

Fin août 2012, il n’est pas encore 7h du matin, Paris dort toujours. Le taxi m’emmène à l’aéroport d’Orly. Sur le trajet, j’entame la conversation avec Eric, mon chauffeur. Une fois averti de ma destination, ce dernier, grand voyageur dans ce que j’ai pu comprendre, m’a gratifié d’une magnifique entrée en matière. « T’as bien raison d’aller là bas. Je pense pas que je vais aimer le pays, mais alors les filles rolala. C’est qu’elles sont mignonnes, hein ?« .

 

L’accueil à la sortie de l’avion. Mais non je plaisante…

Belle entrée en matière à quelques heures de mon départ en Russie. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Interrogez-vous vous mêmes, qu’imaginez vous lorsque vous vous figurez une russe d’une vingtaine d’année ? La politesse m’évitera de vous citer les propres mots de ma petite amie à ce sujet : ils sont bien plus forts que tout ce vous pourriez avoir en tête.


Lo
rsqu’on regarde un documentaire sur les arnaques des agences matrimoniales (on a tous des moments de faiblesse), il y’a 99% de chances que l’on tombe sur une agence recrutant des russes ou des ukrainiennes. Lorsque l’on demande à un français comment il décrirait une jeune russe : il sortirait inévitablement les mots « maquillages » et « talons hauts » et pourquoi pas « mini jupes ». Le fantasme de la petite écolière, en somme.

Vous pensez que les jeunes filles russes pullulent et qu’elles font toutes attention à leur apparence ? Que parler une langue étrangère fera tourner les regards vers vous malgré votre eczéma facial passager ? Qu’il est plus facile de se faire aborder par une inconnue que de convertir mentalement les euros en rouble ?


Et bien, vous savez, ce site a pour objet de casser bon nombres de préjugés sur la civilisation russe. Donc non, ici ce n’est pas vraiment une plage de Miami, les filles ne vous sautent pas littéralement dessus et ne se retournent pas au moindre accent étranger. Mais si ce sujet est si particulier, c’est bien parce que, si vous pensiez cela : vous n’aviez pas entièrement tort…


Sachez qu’une étudiante de notre âge, c’est dans presque tous les cas avec du sur-maquillage, des talons hauts et une mini jupe du moment qu’il ne fait pas trop froid. Ma faculté de relations internationales ressemble parfois à un défilé de mode, et nous avons hésité avec un camarade à acheter une caméra go-pro pour montrer l’intérieur de notre faculté. Car mis à part deux trois réalisateurs peu douteux et en peignoir, personne ne nous aurait cru. Non pas qu’il y’ai quoi que ce soit d’indécent à proprement parler, mais il est vrai que nous avons tous étés frappés par ce qui pourrait s’apparenter à la faculté rêvée pour un célibataire. 

Uniforme de rigueur : qu’il neige, qu’il pleuve, qu’il vente. Certaines ont mêmes deux paires de chaussures par jour. Les miroirs et les vestiaires au sein de la faculté ne sont là que pour encourager le phénomène.

Mais cela mérite quelques explications.

Quelques faits de société :

La société Russe du 21ème siècle s’écarte entre deux grands phénomènes, d’une part une acculturation certaine, quoi que limitée, envers les valeurs de l’occident et surtout de son mode de vie, de ses moeurs libérés, et le retour en force d’une Eglise Orthodoxe patriarcale et qui se veut garante du mode de vie slave. Cette distorsion, ajoutée à l’héritage d’une société communiste pas encore lointaine, a vraisemblablement crée une sorte de paradoxe assez unique. Pour l’expliquer, un petit retour en arrière s’impose :

Héritant d’une société ou la femme était théoriquement partie prenante, tout aussi importante que l’homme dans la réalisation du communisme, la place de la femme était relativement bien ancrée dans la société politique et économique Russe d’avant 1991. On peut d’ailleurs remarquer ce fait dans d’autres pays dit « socialisant » lors de la guerre froide, rompant avec la société traditionnelle, ces régimes ont tenté d’imposer la femme comme l’égale de l’homme, facilitant ainsi les procédures de divorce, d’accès au travail, d’entrée au parti etc… Dit plus simplement : de coller aux principes d’égalitarisme si souvent bafoué dans d’autres domaines par ces mêmes pays.

Représentation idéalisée du rêve communiste : l’homme et la femme égale dans la réalisation du socialisme. La vieille société russe s’ouvre de force à l’égalitarisme d’Etat.

 

Mais le régime soviétique n’a jamais complètement réussi à faire disparaître les relents orthodoxes d’une Russie millénaire, et, déstabilisation politique, morale et économique des années 90 oblige, une bonne part de la population s’est à nouveau tournée vers l’enseignement de l’Eglise. Ce retour d’une foi forte chez une bonne part de la population amène la société russe à devenir de plus en plus patriarcale, sacralisant le rôle d’épouse. Même le parti communiste russe reconnaît lui aussi désormais les fondements de l’Eglise, et l’importance du mariage, à l’église, bien sûr.

Le fait est que les russes ont une perception différente du temps. Si vous n’êtes pas marié à 25 ans, vous êtes considéré comme une « vielle fille ». Ceci est à mettre en rapport avec les célèbres Babouchkis, qui peuvent hériter de ce titre dès l’âge de 50 ans. Les russes n’étant pas connus pour leur langue de bois en privé, il est très dur pour une femme approchant la trentaine d’espérer beaucoup en société si elle n’est pas marié. La femme russe cherche donc à plaire et à séduire, et certaines mères n’hésitent pas à pousser leur fille dans cette voie.

Ce dernier facteur est à mettre en parallèle avec deux autres, d’une part le manque d’aide de la part du gouvernement depuis la chute de l’URSS : il est en effet plus facile de s’en sortir financièrement à deux sous le même toit. Et, facteur sans doute primordial, le déséquilibre démographique russe. Dans presque tous les pays du monde, Chine et Inde exclue, le taux des femmes est supérieur à celui des hommes.

Mais la différence entre ces derniers à atteint des proportions telles en Russie que cela est devenu un véritable problème démographique. Encore aujourd’hui en Russie, il y’a presque 54% de femmes pour 46% d’hommes. En d’autres termes, près de 11 millions de femmes se retrouvent seules. Même si cela implique beaucoup de grands mères veuves (l’espérance de vie des hommes étant très basses face à ces dernières), même la nouvelle génération est touchée par ce phénomène. La Russie est le pays du monde, quasiment à l’égalité avec sa soeur l’Ukraine, qui a le plus grand pourcentage de femmes dans sa population. Ce déséquilibre s’explique autant par l’émigration de travailleurs, la faible espérance de vie des hommes (elle frôle les 60 ans), tout aussi bien qu’à l’héritage des pertes de la seconde guerre mondiale, et ce encore aujourd’hui (sur 27 millions de morts, 70% étaient des hommes).

Il est presque quotidien d’observer des groupes de jeunes mariés se promener autour des monuments historiques. Il est très fréquent aussi de s’interroger sur leur âge.

 

Toujours est-il que c’est une société où le mariage est redevenu une part essentielle de la vie privée, tout aussi importante que la libéralisation des mœurs depuis la fin des jeunesses communistes. Ce double phénomène, associé à la disproportion des sexes, rend la société russe extrêmement troublante quant au statut des femmes. Celles-ci sont sacralisées à la télévision et dans les transports en commun, et la beauté est un avantage social indéniable (primordiale oserais-je) dans la tête de nombreux russes. Mais personne n’imagine cependant une femme au pouvoir : chacun à sa place. La femme, objet avec un sacré beau culte, comme disait le poète.

« Je vous trrrouve trrrès beau » : l’exil des femmes russes 

Les frontières étant désormais ouvertes, qui oblige encore qui que ce soit à épouser ou à rencontrer un russe ? Le KGB n’est plus là pour contrôler si vous fréquentez un étranger. Beaucoup de filles russes ont ainsi émigré à l’étranger, de manière durable ou juste temporaire. Je me permettrai de citer la très peu scientifique mais très drôle « Désencyclopédie », et sa page dédiée à la Russie :

« La Russie compte environ 142 000 000 habitants, presque tous humains. Ces chiffres ne tiennent cependant pas compte de la principale minorité du pays, les ours. La Russie est aussi démographiquement originale : Il s’agit du seul pays au monde peuplée essentiellement de Russes. La population est en pleine décroissance du fait que les femmes russes émigrent vers l’ouest afin de s’accoupler avec des vieux dégueulasses occidentaux (…) ». Cette phrase serait bel et bien plus caustique si l’on ne savait pas que, effectivement, en plus d’être un cliché récurrent et peut-être le plus évoqué sur la Russie, ce cliché, c’est aussi une réalité. A tel point que le parti ultra nationaliste de la Douma propose dans son programme des sanctions contre les mariages à l’étranger.

Tapez « Russie » sur Google, il ne vous faut pas longtemps pour tomber là dessus.

 

Prêtes à quitter une Russie en chute démographique et économique lors des années 90, et attirées par la richesse occidentale si imagée dans leur pays, ce sont elles qui ont forgées en grande partie les clichés occidentaux. Cependant, ce phénomène continue modestement et beaucoup de jeunes filles tentent leur chance à l’étranger, le mariage n’étant malheureusement parfois qu’une excuse pour avoir un nouveau passeport. Même ici, il suffit de se promener sur Nevsky Prospekt et d’apercevoir toutes les publicités pour des agences matrimoniales ou les « massages pour hommes » proposés aux touristes. Nombres d’entre eux ne viennent pas que pour la beauté architecturale.

La Dievouchka dans son environnement naturel : l’université et les clubs

Dans la rue, les transports en commun, le métro, les clubs, les bars, cette surpopulation féminine est encore très visible. Une fois encore, il faut reconsidérer toutes les grands mères veuves le cabas à la main. Mais Saint Petersburg est une ville jeune, qui fourmille d’étranger, la proportion de jeunes filles est donc assez flagrante.


Mais vous savez aussi bien que moi que les femmes réussissent mieux dans les études supérieures, imaginez juste le ratio hommes/femmes dans une faculté de sciences humaines de Saint Petersburg. Concrètement, cela arrive souvent d’être le seul homme dans un couloir d’une trentaine de mètres de long. Couloir bondé, j’entends. Le meilleur endroit pour observer une faculté est peut être sa cafétéria, là encore, le déséquilibre saute aux yeux. Je ne peux m’avancer dans les chiffres, mais je pense pouvoir assurer que près des trois quarts de la population sont du sexe soit disant faible. Encore plus que dans n’importe quelle faculté de langue en France.

Sur le « facebook » russe, nommé « Vkontak », il est assez drôle de voir les photos de profil ou les posts des « amies suggérées », même de parfaites inconnues qui veulent vous ajouter. Ces photos seraient parfois censurées et certains posts se résumerait à de l’appel au sexe sur d’autres réseaux sociaux occidentaux. Pervers de tous bords : apprenez le russe.

De plus, si je suis habitué dans mon université française à croiser chaque jour une multitude d’étudiants étrangers, c’est un fait nouveau en Russie. Les partenariats sont récents, et certains, garçons comme filles, n’hésitent pas à montrer publiquement qu’ils connaissent et parlent avec des étrangers. Vous êtes parfois l’objet d’une certaine attention.

A l’université d’Etat de Saint Petersburg, il est possible de rentrer de deux façons différentes, soit en réussissant un concours qui vous exempte de droit de scolarité, soit en y mettant le prix chaque année. Vous comprendrez donc que les tailleurs de marque et les fourrures ne sont pas rares : bienvenue dans le royaume de l’apparence. C’est vraiment à se demander si certaines jeunes filles veulent par la suite tenter une carrière dans les relations internationales ou sont juste là pour apporter sur leur CV un plus dans leur rencontre avec les hommes d’affaires la nuit venue. 


La rentrée des classes, chaque matin. Non c’est encore un fantasme. En revanche, c’est le vrai uniforme féminin de parade de l’armée russe. Un autre aspect de l’image de la femme.

Il y’a d’ailleurs un endroit ou vous comprendrez encore plus la disproportion hommes/femmes dans la jeunesse : dans le monde de la nuit. Vous connaissez tous le rôle des physionomistes à l’entrée des boites de nuit ou clubs divers. Ici, parfois, certaines filles ne peuvent rentrer, non à cause de leurs minois ou de leurs décolletés : mais parce qu’il y a parfois trop de femmes à l’intérieur à ce moment précis. Il faut bien quelques garçons pour leur payer des verres. Lorsque soudainement un vigile de deux mètres de haut vous demande si vous avez 21 ans (chiffre qui en réalité n’a aucune portée juridique en Russie), sortir votre passeport français ou montrer clairement que vous n’êtes pas russe peut vous permettre de franchir les portes sans contrôles. Un cliché russe récurrent veut que tous les européens disposent d’un pouvoir d’achat aux locaux de leur âge. D’autant plus qu’ils sont censés raffoler des filles russes. Bref, les vigiles vous prennent très souvent pour de bons clients. Mises à part les « soirées privées » (comprenez : ne rentre ici que les filles en fourrure et les garçons avec chauffeur) et dans certains clubs payants, il n’est pas dur de s’amuser ici.

« Voulez vous coucher avec moi ? »

Cette phrase est autant là pour effrayer ma petite amie que pour souligner un fait : les clichés sur nous autres, français. Si parler anglais attirera presque obligatoirement le regard sur vous dans n’importe quel endroit (bus, université, dans un café), dans un lieu de vie nocturne, ce phénomène est encore plus accentué. Et alors, si jamais vous vous adressiez à votre comparse toulousain accoudé dans un bar, vous pouvez être sûr que vous êtes surveillés (épié serait plus juste) par la foule autour de vous, encore plus par la gente féminine.

En parlant français, il m’est déjà arrivé de rencontrer un jeune architecte dans un bus, un groupe de jeune dans un parc ou pas plus tard que la semaine dernière deux étudiants qui ont promis de nous offrir un verre «à la santé de Paris ». Avec les russes au masculin, vous savez qu’ils s’intéressent un minimum à votre parcours et à votre pays, et surtout, pourquoi êtes vous ici au cœur de la Russie. Avec les russes, au féminin, il reste malheureusement toujours un doute latent, s’intéresse t’elle plus à votre présence ici ou à votre aptitude  à lui payer un verre ?

Même si heureusement les russes qui nous ont accueillis sont vraiment attirés par la culture française, et qu’il est possible de parler de presque tous les sujets avec eux, d’autres que nous rencontrons chaque jour nous regardent plutôt comme des bêtes de foire. J’ai pour la première fois de ma vie compris ce que ressentait les femmes observés de manière insistante par un groupe d’homme dans le métro parisien. Sauf qu’ici, les proies, ce sont les hommes. Parler français dans un bus rempli d’étudiantes vous fera indubitablement sentir le poids du regard sur vous. Et encore une fois, quelque soit votre attitude ou votre physique. C’est ici qu’intervient un cliché à double tranchant : le français moyen est perçu comme romantique et libertin. Rajouté aux suspicions sur votre pouvoir d’achat : vous êtes la cible parfaite.

PARDON PARDON PARDON PARDON PARDON PARDON
C’est une BLAGUE. Ne me tuez pas.

 

Une chose qui rajoute à ce sentiment, les filles russes parlent généralement beaucoup moins aux étudiantes expatriées. Et c’est généralement un euphémisme: dans la plupart des cas, c’est un mépris non dissimulé. « Elles n’ont même pas de talons ces féministes étrangères. » (ceci est une VRAIE citation)

Ne nous mentons pas, la plupart des expatriés ne se plaignent absolument pas. Qui se plaindrait en effet que lors d’une simple pause cigarette une fille veuille tester le « french kiss » sans vous avoir parlé  plus de 2 minutes ? (Dédicace à mon ami F.D.). Et l’une des seules phrases françaises universellement répandue dans cette population est la phrase titre déjà évoquée, le tout avec la chorégraphie qui s’impose. Voir du Lady Marmelade à 1h du matin est un spectacle sans prix.

En effet, la mentalité russe est très différente de la nôtre. Et le comportement de tous les jours s’en ressent. Pas de chichis dans les relations hommes femmes, notamment dans la séduction. Mais d’un autre coté : peu de filles ici se voient libres et sans enfants à la quarantaine. Il n’est pas rare d’entendre des discours plus que machistes de la bouche de filles de notre âge. Comme thème récurrent : la sécurité du mariage, la distinction entre les tâches de l’homme et de la femme, le mauvais trafic à cause des conductrices, et bizarrement, il a été reproché trois fois à mon pays le féminisme français de 1968 qui change l’équilibre familial. Autant vous dire que certaines féministes européennes se sentiraient bien à l’aise ici… 

Je ne résiste pas au meilleur exemple auquel j’ai pu assister : lors d’un petit apéritif en Sibérie, ou j’étais le seul homme, une bière tombe. Je me propose d’aider à nettoyer le verre brisé. « Non non, c’est un travail de femme ». Plait-il ? Je demande à répéter, n’étant pas sûr de ma propre traduction. Même réponse. Cette fille avait 16 ans. Le poids de la société…

L’efficacité des démonstrations des fameuses FEMENS en Russie et Ukraine peut à ce juste titre être contestée. Si elles sont largement médiatisées dans le reste du monde, elles restent malheureusement pour la plupart des russes imaginés comme des bêtes de foires. Montrer de superbes jeunes filles seins nues devant une assemblée reste plus une distraction agréable qu’une revendication sociale sérieuse pour la télévision russe. Avec tout ce que j’ai pu vous évoquer auparavant, cela ne vous surprendra guère. Quand aux « Pussy Riots », si la majorité des russes jugent leur condamnation très sévère, cette majorité considère aussi leur acte comme condamnable et malvenu.

Jouant sur les clichés de la société russe, les Femens s’exportent même désormais jusqu’au 18ème arrondissement de Paris.

 

Partant de cette base, imaginez-vous maintenant la place d’autres considérations sexuelles et sociales ici, telle que l’homosexualité en Russie. Petite anecdote, le « prosélytisme homosexuel » est un délit ici, et les tentatives de « Gay Pride » ne trouvent comme réponse que la menace de mobilisation des OMON, police militaire locale. Alors oui, le contact des jeunes filles peut vous faire croire à une société libérée : mais ça n’est qu’un leurre.

Le temps de conclure :

Encore une fois, non, la Russie n’est pas forcément le paradis du célibataire. Oui la liberté des mœurs des dievouchkis et leur nombre pourrait vous faire croire, à vous étudiants, que votre destination de 3A n’aurait pu être mieux. Certes. Mais n’oubliez jamais que vous n’êtes pas un mâle dominant ici, c’est Mademoiselle qui choisie. Dans la plupart des cas, c’est vous la proie. Malgré le machisme ambiant, voici encore un paradoxe de la vie russe.

« Un loup attaque une femme russe; elle le tue »                       Un petit exemple du caractère bien trempé des femmes russes.

 

Petite anecdote qui vous rendra peut-être prudent, certaines maladies disparues en Europe depuis plus de 50 ans sont réapparues avec la présence de ces célibataires migrantes, et la Russie est un pays largement touché par le Sida. Ce n’est pas pour rien s’il vous faut obligatoirement faire un test pour rester plus de 3 semaines dans le pays, et le gouvernement ne fournit que très peu de chiffres. Si l’on croit l’OMS : « Les régions les plus critiques où l’on observe la prédominance du SIDA sont sans aucun doute la capitale Moscou puis d’autres villes comme Saint Petersburg où les comportements à risque sont les plus élevés pour contracter le SIDA, soit par pratiques sexuelles aussi bien que par l’usage de drogues ».  Miam.


Mais la Russie millénaire est tout de même loin de l’image sulfureuse qu’on veut bien lui attribuer. Cette image est sans doute due à l’absence de repères d’une jeunesse née dans le chaos des années 90 et aux déséquilibres démographiques plus qu’un fait culturel à proprement parler. Les tendances conservatrices qui tendent à revenir dans le pays, alliées au redressement de la démographie russe et à l’élévation du pouvoir d’achat risquent fort de faire décroître tous les phénomènes évoqués au cours de cet article.


Si tous les exemples que j’ai pu donner sont bien loin de représenter une généralité, ils n’empêchent qu’ils sont authentiques et qu’ils soulignent une image réelle de la société russe en ce début de 21ème siècle. Les femmes russes cherchent parfois plus qu’ailleurs à séduire. Si séduire les expatriés est désormais sans doute plus une tentation exotique que financière, la compétition entre femmes en Russie est une réalité pour s’assurer une place dans la société, en trouvant son mari dès sa sortie d’études. Voir même avant : l’âge du mariage est aux alentours de 23 ans, et il n’est pas rare de voir des mariages dès l’âge de 18 ans. Ces quelques ambassadrices de la séduction à la russe ne sont pas forcément là pour changer l’image qu’ont les occidentaux des russes, de même que représenter l’accueil amical et désintéressée de beaucoup de russes, et ce dès notre premier pas en Russie.

A ces mesdemoiselles, encore merci.

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Le marché d’hiver: entre fourrures russes et vendeurs caucasiens

Alors que certains arbres ne se sont toujours pas dépouillés de leurs feuilles, les premiers flocons de neige se sont posés sur le sol russe. Les météorologues nous prédisent d’ailleurs l’un des hivers les plus rudes de ces dernières années.

Même si Saint Petersburg est reconnue pour sa beauté architecturale, elle l’est aussi pour la dureté de son hiver, les rafales de vents de la Baltique ajoutant à la morsure du froid et à l’humidité ambiante de la région. A croire que le marbre n’est pas l’un des meilleurs isolants. Il devient donc nécessaire de s’équiper convenablement pour au moins quatre mois d’hiver.

Saint Petersburg l’année dernière. D’où l’importance de bonnes chaussures si vous ne voulez pas finir dans la poudreuse tous les deux mètres.

Le général hiver fait aussi bien parti du patrimoine culturel russe que le bouillant samovar ou des toques de fourrures. Je ne peux cependant pas dire s’il est à la hauteur de sa réputation, nous ne sommes encore qu’à la fin d’Octobre, même s’il fait déjà aux alentours de -3°c à certaines heures de la journée. Ce qui est clair en revanche, c’est que personne ne prend à la légère un adversaire qui a fait courber l’échine à tant de puissances étrangères, surtout en ce bicentenaire de la campagne de Russie.

Etant venus en paix en Russie, et bien résolus à survivre à la réputation de notre hôte, nous avons donc décidés avec ma colocataire de faire quelques emplettes d’hiver dans l’un des grand marchés ouverts de Saint Petersburg, à une dizaine de minutes à pied de chez nous. Le premier avantage de ces nombreux marchés ouverts étant bien sûr le prix, bien inférieur aux boutiques des immenses galeries commerciales près de Nevski. Les camarades m’ayant précédés à Saint Petersburg m’ont d’ailleurs fortement recommandés d’aller faire nos emplettes là bas.

Même si mes gants et mes chaussures d’hiver sont déjà prêts à l’emploi, il me fallait l’inévitable « Chapka », assortie d’un manteau convenable pour espérer ne pas geler en attendant le bus en Décembre. Nous nous rendîmes donc au pied de la cathédrale « Troidski », ou se tiennent quelques dizaines d’échoppes de vêtements en tout genre, bas, collants, gants, bonnets, palto, vestes doublées et autres mignardises de l’hiver.

La cathédrale Troidski, au toit bleu orné d’étoiles d’or. Magnifique lorsque le soleil s’y prête.

Parler une langue étrangère dans un marché est rarement un bon moyen de négocier des bas prix, pourtant, cela implique parfois des avantages, notamment si la langue que vous employez est le français. Cela dépend évidemment de votre interlocuteur. Ainsi, au premier stand de chapkas venus, le vendeur nous ayant repérés de loin, je m’entends répondre que le prix du couvre chef que je convoite est de 5000 roubles. Raisonnable face aux galeries commerciales (où c’est bien plus du triple), mais tout de même pas suffisant pour faire des économies remarquables. Nous continuons donc notre tour, ma colocataire, son petit ami de visite en Russie et moi même.

Arrivés devant une échoppe de chaussures, il fallut tout le tact masculin possible pour parvenir à convaincre notre amie, que « oui, c’est la mode en Russie », et que « si si, elle te vont très bien ces chaussures. Non tant pis si elles sont bleues. » Le vendeur ayant instinctivement sortis quelques mots de français et quelques clichés inévitables sur la France, mais dans un sens plutôt flatteur. Le commerce, me direz vous. Ainsi, après avoir essayé quelques pointures et renseigné le vendeur sur le prix d’un Chanel N°5 à Paris, nous continuâmes notre ronde, une paire de chaussures sous le bras de notre camarade.

Dès que nous parlons entre nous, les Babouchkas qui vendent leur bas de soie ou leur bonnet se rapprochent de nous et nous invitent à tester la qualité de leurs produits. Mais dès que nous baisons le ton, nous retombons dans l’anonymat des nombreux badauds qui parcourent le marché en ce samedi après midi.

Le principe de ces marchés est de reprendre à prix cassé l’ancien stock des grands magasins, ou plus simplement, de vendre la marchandise « tombé du camion ». Tout se négocie, comme partout, et spécialement si vous parvenez à prendre un accent russe au possible. Devant une nouvelle rangée de Chapkas, je tente ma chance en roulant les « r » d’une manière qui n’aurait rien à envier à Tino Rossi. 3000 roubles cette fois, pour un modèle similaire. Comme quoi,  sur un malentendu, ça peut marcher. Mais nous n’en prendrons pas tout de suite.

Un autre marché plus au nord que nous avons parcourus dimanche. Au milieu des vêtements, souvenirs soviétiques et antiquités en tout genre prennent une bonne place.

Un peu plus loin, désespéré de n’apercevoir que des manteaux féminins, je saute sur la boutique d’une des rares vendeuses de manteau un tant soit peu masculin. Le modèle sur lequel s’engage la conversation ne remporte pas le suffrage de mes compagnons : ce n’était pas le but. Le tout était de savoir les prix.

« Combien ce manteau coûte ? »

« Combien es-tu prêt à mettre ? »

Ca, c’est direct, mais pas forcément indicatif de la valeur général d’un manteau en Russie. Je tente 8000. Après une moue, elle répond 9000. Encore une fois, ce manteau à col ouvert, parfait pour jouer le rôle d’un tueur à gage au bord de la mer Caspienne, n’est pas mon intérêt premier. Je lui demande si elle n’a pas d’autres modèles. Il n’en faut pas plus pour qu’elle nous invite à la suivre à l’intérieur d’un bâtiment entièrement dédié au stockage de toutes les marchandises du marché. Installés au milieu d’une forêt de manteaux de fourrures aux coupes très diverses, et un peu intimidé sans doute par la bonhommie et l’entrain de notre interlocutrice, nous attendons qu’elle apporte à ma demande un modèle devant aller jusqu’au genoux. Oui, on n’est jamais trop prudent face au blizzard.

Mais le résultat est assez inquiétant, car si ce manteau m’arrivait bien jusqu’au milieu des jambes, il m’inspire plus l’image d’un officier allemand (ce qui n’est pas forcément une bonne image pour l’ensemble de la population) que l’assurance de me tenir chaud. « Là ça fait vraiment Dodo la Saumure ». Merci à ma colocataire ; je ne me suis jamais aussi senti en valeur.

Mais l’essayage suivant approuvé par mes camarades, et après une brève négociation (agréablement profitable à mon portefeuille), nous sortons du bâtiment. Suivi par Dilaria, notre vendeuse Tadjike. Celle-ci, la trentaine bien avancée, avenante et soucieuse de chacune de nos demandes, comprends l’avantage à faire découvrir son marché. Ce aussi bien pour parler à des étrangers que de profiter de leur pouvoir d’achat : les russes sont généralement déjà bien équipés contre le froid. Ils ne changent de vêtements d’hiver que si l’usure le nécessite.

Un mot d’ailleurs sur l’usage de la fourrure : si en Europe la fourrure est bien souvent un accessoire de luxe inutile, qui fait fortement débat, ça n’est pas le cas ici. Premièrement la fourrure présente sur les marchés est bien loin d’être du vison, mais c’est surtout le meilleur moyen de se protéger du froid. Demandez donc aux soldats allemands et à leur capotes (ce sont des manteaux) synthétiques pourquoi ils n’hésitaient pas à dépouiller les soldats russes de leur vestes en mouton retournées, au risque de se faire ensuite tirer dessus par leur propre camp. Si se balader en plein saint germain avec un manteau en chinchilla est un comble de luxe tape à l’oeil, porter une chapka en lapin par moins vingt est une nécessitée.

Résultat de la journée : une armure contre le froid. Mais elle ne sera probablement pas utilisée avant plusieurs semaines.

Notre guide insiste ensuite pour nous faire essayer des chapkas. Je me décide à en prendre une, puis elle accompagne également ma colocataire pour acheter des gants. Si nous avait fallu des pneus ou du pesto, fort est à parier qu’elle nous aurait également entrainés à sa suite. La visite fut profitable pour chacun d’entre nous. Pour les pieds de ma colocataires désormais bien protégés du froid, pour la découverte touristique de son petit ami, ainsi que pour cette brève rencontre avec ces quelques vendeurs. Yacine, un Azerbaijanais qui travaille au compte de Dilaria m’accompagne ainsi jusqu’à un distributeur, et me raconte sa venue en Russie à la chute de l’URSS. Je rencontre aussi brièvement son frère, lui aussi venu tenter sa chance dans l’économie la plus active de l’ancienne union soviétique. Cela fait déjà plus de quinze ans qu’ils vivent ici. Le russe est leur langue maternelle, et pourtant.

La Russie est comme les autres grandes économies : elle regorge de sous mains des pays moins avancés qu’elle. C’est comme partout ailleurs cette population qui se fait souvent affliger par nombre de politiciens ou plus simplement par la population. Les Russes ont une vision très particulière de l’immigration, il faut dire que ce phénomène n’existait tout simplement pas avant 1991. Même à l’intérieur de l’URSS, c’était les Russes qui s’installaient dans les autres républiques, pas l’inverse. Bien que Yacine me montre son passeport russe, il m’explique aussi que ce n’est pas toujours facile de sortir de la communauté du marché. Paradoxe pour un pays avec autant de différences ethniques, ces dernières n’ont jamais étés effacées et l’arrivé de populations extérieures aux anciennes frontières de l’URSS entraîne de nouveaux problèmes.

Les incidents communautaires sont en effet légions en Russie, et tout particulièrement à Saint Petersburg, ou les bandes de Skinneads n’hésitent pas à agresser en soirée tous ceux qui ne sont pas aussi clairs de peaux qu’eux, notamment les émigrés africains. Le reste de la population ne compatit guère à leur sort, et j’ai déjà pu parler de l’efficacité de la police russe. La plupart des russes ne supportent tout simplement pas l’arrivée de nouvelles populations. Si être un européen, et tout particulièrement Allemand, Français ou Italien peut-être un avantage qui vous ouvrira nombres de portes, c’est loin d’être le cas pour toutes les autres régions du globe.

Campagne pétersbourgeoise destinée aux travailleurs immigrés. Ces derniers sont représentés comme des outils, face aux russes qui sont eux dessinés en humains normaux. On les voit ici béas devant la grande culture russe, et ils sont enjoints à ne pas cracher dans les rues ni à ne parler leur langue de manière trop prononcée en public. Cette campagne provoque de vives réactions chez certaines associations, mais ne semble pas émouvoir le public.

Colonisateur d’un vaste espace peuplé d’innombrables peuples au cours des derniers siècles (il y’a plus de 130 nationalités différentes rien qu’au sein de la fédération de Russie), les « grands russes » ne sont pas habitués à voir des couleurs de peaux différentes dans leur grandes villes, tout juste regardent t-ils les autres peuples de la fédération avec une condescendance peu dissimulée. En témoigne les nombreuses blagues sur les Tchoutchkes (éleveurs de rennes sibériens) ou l’inexistence d’un quelconque mélange social avec les Bouriates du Baikal comme j’ai pu l’observer cet été. La perception des non Russes par les Russes mérite une sérieuse analyse : bien au delà des simples clichés raciaux, elle évoque un ordre social mis en place depuis la conquête de l’espace eurasien.

Toujours est-il qu’après plus d’une heure de découvertes et d’achats à deux pas de la cathédrale Troidski, et après que Dilaria m’ai offert quelques cartes et numéros « Si jamais tu as des amis qui ne sont pas prêt pour l’hiver », nous quittons le marché ouvert et ses nombreuses boutiques. Je laisse les amoureux se balader près des canaux. En rentrant, je traverse le parc attenant à notre immeuble. L’herbe encore verte il y’a peu est saupoudrée d’une fine couche de neige. L’hiver russe est déjà là.

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