Le marché d’hiver: entre fourrures russes et vendeurs caucasiens

Alors que certains arbres ne se sont toujours pas dépouillés de leurs feuilles, les premiers flocons de neige se sont posés sur le sol russe. Les météorologues nous prédisent d’ailleurs l’un des hivers les plus rudes de ces dernières années.

Même si Saint Petersburg est reconnue pour sa beauté architecturale, elle l’est aussi pour la dureté de son hiver, les rafales de vents de la Baltique ajoutant à la morsure du froid et à l’humidité ambiante de la région. A croire que le marbre n’est pas l’un des meilleurs isolants. Il devient donc nécessaire de s’équiper convenablement pour au moins quatre mois d’hiver.

Saint Petersburg l’année dernière. D’où l’importance de bonnes chaussures si vous ne voulez pas finir dans la poudreuse tous les deux mètres.

Le général hiver fait aussi bien parti du patrimoine culturel russe que le bouillant samovar ou des toques de fourrures. Je ne peux cependant pas dire s’il est à la hauteur de sa réputation, nous ne sommes encore qu’à la fin d’Octobre, même s’il fait déjà aux alentours de -3°c à certaines heures de la journée. Ce qui est clair en revanche, c’est que personne ne prend à la légère un adversaire qui a fait courber l’échine à tant de puissances étrangères, surtout en ce bicentenaire de la campagne de Russie.

Etant venus en paix en Russie, et bien résolus à survivre à la réputation de notre hôte, nous avons donc décidés avec ma colocataire de faire quelques emplettes d’hiver dans l’un des grand marchés ouverts de Saint Petersburg, à une dizaine de minutes à pied de chez nous. Le premier avantage de ces nombreux marchés ouverts étant bien sûr le prix, bien inférieur aux boutiques des immenses galeries commerciales près de Nevski. Les camarades m’ayant précédés à Saint Petersburg m’ont d’ailleurs fortement recommandés d’aller faire nos emplettes là bas.

Même si mes gants et mes chaussures d’hiver sont déjà prêts à l’emploi, il me fallait l’inévitable « Chapka », assortie d’un manteau convenable pour espérer ne pas geler en attendant le bus en Décembre. Nous nous rendîmes donc au pied de la cathédrale « Troidski », ou se tiennent quelques dizaines d’échoppes de vêtements en tout genre, bas, collants, gants, bonnets, palto, vestes doublées et autres mignardises de l’hiver.

La cathédrale Troidski, au toit bleu orné d’étoiles d’or. Magnifique lorsque le soleil s’y prête.

Parler une langue étrangère dans un marché est rarement un bon moyen de négocier des bas prix, pourtant, cela implique parfois des avantages, notamment si la langue que vous employez est le français. Cela dépend évidemment de votre interlocuteur. Ainsi, au premier stand de chapkas venus, le vendeur nous ayant repérés de loin, je m’entends répondre que le prix du couvre chef que je convoite est de 5000 roubles. Raisonnable face aux galeries commerciales (où c’est bien plus du triple), mais tout de même pas suffisant pour faire des économies remarquables. Nous continuons donc notre tour, ma colocataire, son petit ami de visite en Russie et moi même.

Arrivés devant une échoppe de chaussures, il fallut tout le tact masculin possible pour parvenir à convaincre notre amie, que « oui, c’est la mode en Russie », et que « si si, elle te vont très bien ces chaussures. Non tant pis si elles sont bleues. » Le vendeur ayant instinctivement sortis quelques mots de français et quelques clichés inévitables sur la France, mais dans un sens plutôt flatteur. Le commerce, me direz vous. Ainsi, après avoir essayé quelques pointures et renseigné le vendeur sur le prix d’un Chanel N°5 à Paris, nous continuâmes notre ronde, une paire de chaussures sous le bras de notre camarade.

Dès que nous parlons entre nous, les Babouchkas qui vendent leur bas de soie ou leur bonnet se rapprochent de nous et nous invitent à tester la qualité de leurs produits. Mais dès que nous baisons le ton, nous retombons dans l’anonymat des nombreux badauds qui parcourent le marché en ce samedi après midi.

Le principe de ces marchés est de reprendre à prix cassé l’ancien stock des grands magasins, ou plus simplement, de vendre la marchandise « tombé du camion ». Tout se négocie, comme partout, et spécialement si vous parvenez à prendre un accent russe au possible. Devant une nouvelle rangée de Chapkas, je tente ma chance en roulant les « r » d’une manière qui n’aurait rien à envier à Tino Rossi. 3000 roubles cette fois, pour un modèle similaire. Comme quoi,  sur un malentendu, ça peut marcher. Mais nous n’en prendrons pas tout de suite.

Un autre marché plus au nord que nous avons parcourus dimanche. Au milieu des vêtements, souvenirs soviétiques et antiquités en tout genre prennent une bonne place.

Un peu plus loin, désespéré de n’apercevoir que des manteaux féminins, je saute sur la boutique d’une des rares vendeuses de manteau un tant soit peu masculin. Le modèle sur lequel s’engage la conversation ne remporte pas le suffrage de mes compagnons : ce n’était pas le but. Le tout était de savoir les prix.

« Combien ce manteau coûte ? »

« Combien es-tu prêt à mettre ? »

Ca, c’est direct, mais pas forcément indicatif de la valeur général d’un manteau en Russie. Je tente 8000. Après une moue, elle répond 9000. Encore une fois, ce manteau à col ouvert, parfait pour jouer le rôle d’un tueur à gage au bord de la mer Caspienne, n’est pas mon intérêt premier. Je lui demande si elle n’a pas d’autres modèles. Il n’en faut pas plus pour qu’elle nous invite à la suivre à l’intérieur d’un bâtiment entièrement dédié au stockage de toutes les marchandises du marché. Installés au milieu d’une forêt de manteaux de fourrures aux coupes très diverses, et un peu intimidé sans doute par la bonhommie et l’entrain de notre interlocutrice, nous attendons qu’elle apporte à ma demande un modèle devant aller jusqu’au genoux. Oui, on n’est jamais trop prudent face au blizzard.

Mais le résultat est assez inquiétant, car si ce manteau m’arrivait bien jusqu’au milieu des jambes, il m’inspire plus l’image d’un officier allemand (ce qui n’est pas forcément une bonne image pour l’ensemble de la population) que l’assurance de me tenir chaud. « Là ça fait vraiment Dodo la Saumure ». Merci à ma colocataire ; je ne me suis jamais aussi senti en valeur.

Mais l’essayage suivant approuvé par mes camarades, et après une brève négociation (agréablement profitable à mon portefeuille), nous sortons du bâtiment. Suivi par Dilaria, notre vendeuse Tadjike. Celle-ci, la trentaine bien avancée, avenante et soucieuse de chacune de nos demandes, comprends l’avantage à faire découvrir son marché. Ce aussi bien pour parler à des étrangers que de profiter de leur pouvoir d’achat : les russes sont généralement déjà bien équipés contre le froid. Ils ne changent de vêtements d’hiver que si l’usure le nécessite.

Un mot d’ailleurs sur l’usage de la fourrure : si en Europe la fourrure est bien souvent un accessoire de luxe inutile, qui fait fortement débat, ça n’est pas le cas ici. Premièrement la fourrure présente sur les marchés est bien loin d’être du vison, mais c’est surtout le meilleur moyen de se protéger du froid. Demandez donc aux soldats allemands et à leur capotes (ce sont des manteaux) synthétiques pourquoi ils n’hésitaient pas à dépouiller les soldats russes de leur vestes en mouton retournées, au risque de se faire ensuite tirer dessus par leur propre camp. Si se balader en plein saint germain avec un manteau en chinchilla est un comble de luxe tape à l’oeil, porter une chapka en lapin par moins vingt est une nécessitée.

Résultat de la journée : une armure contre le froid. Mais elle ne sera probablement pas utilisée avant plusieurs semaines.

Notre guide insiste ensuite pour nous faire essayer des chapkas. Je me décide à en prendre une, puis elle accompagne également ma colocataire pour acheter des gants. Si nous avait fallu des pneus ou du pesto, fort est à parier qu’elle nous aurait également entrainés à sa suite. La visite fut profitable pour chacun d’entre nous. Pour les pieds de ma colocataires désormais bien protégés du froid, pour la découverte touristique de son petit ami, ainsi que pour cette brève rencontre avec ces quelques vendeurs. Yacine, un Azerbaijanais qui travaille au compte de Dilaria m’accompagne ainsi jusqu’à un distributeur, et me raconte sa venue en Russie à la chute de l’URSS. Je rencontre aussi brièvement son frère, lui aussi venu tenter sa chance dans l’économie la plus active de l’ancienne union soviétique. Cela fait déjà plus de quinze ans qu’ils vivent ici. Le russe est leur langue maternelle, et pourtant.

La Russie est comme les autres grandes économies : elle regorge de sous mains des pays moins avancés qu’elle. C’est comme partout ailleurs cette population qui se fait souvent affliger par nombre de politiciens ou plus simplement par la population. Les Russes ont une vision très particulière de l’immigration, il faut dire que ce phénomène n’existait tout simplement pas avant 1991. Même à l’intérieur de l’URSS, c’était les Russes qui s’installaient dans les autres républiques, pas l’inverse. Bien que Yacine me montre son passeport russe, il m’explique aussi que ce n’est pas toujours facile de sortir de la communauté du marché. Paradoxe pour un pays avec autant de différences ethniques, ces dernières n’ont jamais étés effacées et l’arrivé de populations extérieures aux anciennes frontières de l’URSS entraîne de nouveaux problèmes.

Les incidents communautaires sont en effet légions en Russie, et tout particulièrement à Saint Petersburg, ou les bandes de Skinneads n’hésitent pas à agresser en soirée tous ceux qui ne sont pas aussi clairs de peaux qu’eux, notamment les émigrés africains. Le reste de la population ne compatit guère à leur sort, et j’ai déjà pu parler de l’efficacité de la police russe. La plupart des russes ne supportent tout simplement pas l’arrivée de nouvelles populations. Si être un européen, et tout particulièrement Allemand, Français ou Italien peut-être un avantage qui vous ouvrira nombres de portes, c’est loin d’être le cas pour toutes les autres régions du globe.

Campagne pétersbourgeoise destinée aux travailleurs immigrés. Ces derniers sont représentés comme des outils, face aux russes qui sont eux dessinés en humains normaux. On les voit ici béas devant la grande culture russe, et ils sont enjoints à ne pas cracher dans les rues ni à ne parler leur langue de manière trop prononcée en public. Cette campagne provoque de vives réactions chez certaines associations, mais ne semble pas émouvoir le public.

Colonisateur d’un vaste espace peuplé d’innombrables peuples au cours des derniers siècles (il y’a plus de 130 nationalités différentes rien qu’au sein de la fédération de Russie), les « grands russes » ne sont pas habitués à voir des couleurs de peaux différentes dans leur grandes villes, tout juste regardent t-ils les autres peuples de la fédération avec une condescendance peu dissimulée. En témoigne les nombreuses blagues sur les Tchoutchkes (éleveurs de rennes sibériens) ou l’inexistence d’un quelconque mélange social avec les Bouriates du Baikal comme j’ai pu l’observer cet été. La perception des non Russes par les Russes mérite une sérieuse analyse : bien au delà des simples clichés raciaux, elle évoque un ordre social mis en place depuis la conquête de l’espace eurasien.

Toujours est-il qu’après plus d’une heure de découvertes et d’achats à deux pas de la cathédrale Troidski, et après que Dilaria m’ai offert quelques cartes et numéros « Si jamais tu as des amis qui ne sont pas prêt pour l’hiver », nous quittons le marché ouvert et ses nombreuses boutiques. Je laisse les amoureux se balader près des canaux. En rentrant, je traverse le parc attenant à notre immeuble. L’herbe encore verte il y’a peu est saupoudrée d’une fine couche de neige. L’hiver russe est déjà là.

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A propos Arnoflav

Jeune étudiant encore idéaliste et innocent débutant dans la langue de Pouchkine, et tentant de survivre au climat et à l'immensité russe. Faut-il être un fou pour partir dans l'une des villes les plus froides du monde ? Fou de culture russe, sans doute. Passionné par l'histoire et la langue russe, il fallait bien vivre un an dans la ville des tsars pour approcher de plus près cette fameuse âme slave. Bref, ceci est l'histoire d'une année en Russie.
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3 commentaires pour Le marché d’hiver: entre fourrures russes et vendeurs caucasiens

  1. GIRAUD Ophélie dit :

    Bonjour, article très intéressant à 10h de mon départ en Russie!
    Je vais aller au marché Russe, le bon plan dont vous parlez, mais y est-il tous les jours ?
    Merci de votre réponse, Cordialement
    Ophélie

    • Arnoflav dit :

      Bonjour,

      Oui ce marché a lieu tous les jours. Je dois vous avouer que je n’y suis pas retourné depuis au moins janvier, mais je ne vois pas de raisons à ce qu’il ait subitement fermé. Il a encore neigé il n’y a pas 3 jours !

      Bien à vous

  2. sandwine dit :

    Ah ah il est 2h49 je rentre de soirée, je mange un restant de wok devant un reportage sur Harbin et je me demande environ combien coûte une fourrure en Russie. Je tombe sur cet article haut en couleurs. J’adore. Quand je serai un peu plus fraîche demain je vais continuer mon exploration de ce blog.

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