L’alcool en Russie (1/2) : Gueule de bois sibérienne

Début août 2012, Sibérie. Le soleil a déjà disparu depuis quelques heures de l’autre coté des épaisses montagnes qui bordent le lac Baïkal. En dehors de l’étage de la petite auberge que nous occupons, l’obscurité est presque complète. C’est à peine si l’on distingue les premiers abords de la forêt épaisse longeant le village en bois de cette île d’Olkhon, île qui n’a l’électricité que depuis quelques années. Tout en sirotant quelques bières, nous jouons entre russes et comparses français au « Dourak », jeu de carte très populaire en Russie.

Je décide de partir tôt de la tablée pour me coucher, désirant ainsi rattraper nos excès de la veille sur la plage. Bord de plage où la plupart de nos soirées sibériennes ont ainsi finies, souvent étendus sur le sable en contemplant les étoiles, tentant de faire abstraction des horreurs musicales qui s’échappaient de la boite de nuit locale et qui contrastaient bruyamment avec le silence berçant du grand lac. Par boite de nuit, entendez par là une tente plantée au bord de l’eau ou s’excitent quelques bourriates (peuple local) et jeunes russes éméchés. Quoi qu’il en soit, nous étions tout de même en Sibérie pour travailler notre russe le matin. Enfilant mon pull et quittant les joueurs, je traversais les quelques mètres qui me séparait de ma chambrée. Il est 23h.

Les lieux du crime. Oui il y'a pire, je vous le concède.

Les lieux du crime. Oui il y’a pire, je vous le concède.

Tiens, pas encore d’analyses sociologiques ?

 

Arrivé à ce point de l’article, vous vous demandez sans doute ce qui me vaut cette large introduction personnelle. Et bien, souvent, parce que l’expérience est force de raison, elle constitue parfois la meilleure entrée en matière. Particulièrement sur un tel sujet, l’alcool en Russie. C’est pourquoi, j’ai décidé de séparer ce sujet en deux articles. Un qui raconte mes premiers contacts en Russie avec cette question et un autre plus scientifique sur l’importance de l’alcool sur la société Russe. En effet, celui qui n’est jamais allé en Russie ne peut sans doute pas comprendre le rapport qu’entretiennent les russes avec l’alcool, tout particulièrement avec un. Un alcool si particulier qu’il est devenu l’un des symboles culturels de ce pays et l’un de ses premiers produits d’exportations. Je pense que je n’ai pas besoin de le nommer.

Souvenirs d’étés :

Toujours est-il qu’entre mon lit et l’auberge, trônait en plein milieu de ce drôle de complexe de maisons en bois une table ressemblant à celle que l’on voit sur les arrêts d’autoroutes, flanquée de deux bancs. Sur cette table, presque tous les soirs, trônaient également quatre jeunes russes à forte carrure. Je les ai rencontré deux jours plus tôt, présentés par une française de notre groupe qui avait manifestement besoin d’un peu de présence amie avant de côtoyer seule ce groupe de jeunes. Il faut dire que le diamètre de bras d’un de ces russes égalait facilement celui de mon torse : il s’agissait d’un groupe de cadets de l’académie militaire de Perm, l’une des meilleures du pays, en vacances dans le même village sibérien que nous.

A ma grande surprise, ils m’interpellent par mon prénom. Gêné parce que je n’étais alors pas capable de me rappeler des leurs, je me rapproche tout de même de leur table. Très amicaux, ils m’invitent à m’assoir. L’un deux, Lenchka, parle même un excellent anglais, ce qui facilite agréablement la conversation lorsque que je manque de vocabulaire. Ils me demandent d’où je viens, ce que je fais ici, si c’est ma première fois en Russie, pourquoi je vais étudier à Saint Petersburg etc… Des questions plutôt sensées lorsqu’on juge du contenu de la table. Celle-ci est jonchée de verres et de bouteilles de jus de fruit, entourant ainsi dans un désordre néanmoins organisé les 4 bouteilles de vodka qui règnent en maîtres sur le bois humide.

Ils m’invitent très naturellement à partager leur consommation, et proposent un toast à ma santé. Une règle de base en Russie : ne jamais refuser un toast en public, surtout en votre honneur. Staline a tué pour moins que ça. Si néanmoins la moindre dose de vodka vous fait plonger dans le coma ou que vous suivez une abstinence mormone, il y’aura toutefois peut-être moyen de s’arranger si vous portez le verre aux lèvres. Agréablement surpris par leur accueil chaleureux, je n’oublie pas toutefois qu’il faut être raisonnable en ce genre de situation, surtout lorsque j’ai promis à mes camarades français de me coucher. Il est alors 23h passée.

Cependant, mon verre est immédiatement rempli de nouveau. Evgueni m’explique « A Perm, on fait toujours par trois toasts ». Ah. Bon, le second verre sera pour l’amitié entre les peuples, une paraphrase d’un célèbre slogan communiste que les russes aiment bien ressortir lorsqu’il sympathisent avec des étrangers. J’ingurgite immédiatement un verre de jus de fruit. Il faut dire que la vodka sibérienne a l’étonnante faculté de vous réchauffer la gorge, et ce de manière un peu crue. Prenant l’initiative et afin de hâter mon départ (j’ai vraiment besoin de rattraper la nuit précédente), je me lève, et dresse à nouveau un verre en l’honneur de mes compagnons de table. Ceux-ci se lèvent aussi, presque au garde à vous, et finissent également leur verres avec cette moue du visage si particulière, entre satisfaction et dégout, moue généralement suivie d’un râle, lorsque l’on ingurgite aussi vite une lampée de vodka.

Toujours debout, je déclare qu’il est temps pour moi d’aller combler mon criant déficit de sommeil. Mais une main se pose sur mon épaule et me repose docilement sur le banc « Allez, Arnaud, mon ami, tu vas pas nous quitter comme ça. On boit, puis on parle. Maintenant, on parle » lâche Lechka. Bon, s’ils insistent. Je reste attablé. Il est plus de 23h30.

Panneau à l'entrée d'un village sibérien. Si ça ça n'est pas un indicateur criant de l'alcoolisme dans la région...

Panneau à l’entrée d’un village sibérien… Voilà qui donne le ton

Nous continuons ainsi à parler de la Russie, de la beauté du lac, du calme sibérien, de la meilleure manière de boire de la vodka, de l’éternel débat entre cornichons salés ou citron à la suite de celle-ci, mais aussi de la France, de Paris, du charmes des françaises, du poisson qu’on nous sert midi et soir à la cantine, des plats principaux servis froids et qui sont le plus grand problème des Stalovayas (cantines populaires russes), des impérialistes américains et du dernier blockbuster de l’été. Bref, une discussion normale en Russie.

Vient alors le temps de la seconde tournée. Je ne me rappelle plus exactement à quoi ces toasts étaient exactement adressés, tout juste que l’un deux était relatif à un détail anatomique féminin très particulier et très intime que les cadets semblaient devoir manquer durant leur temps de service à Perm. L’alcool délie les langues et la pudeur. En fixant mon dernier verre, je constate que les portions russes porteraient concurrence à n’importe quel établissement français, ou du moins n’arrangerait pas le trou de la sécu. La moitié de mon gobelet est rempli du liquide à l’odeur de kérosène. Je regarde ma montre, il est près d’une heure du matin. Il est peut être encore temps de sauver ma nuit.

Dans ces environs temporels de plus en plus déstructurés, fermeture de l’auberge oblige ; les français quittent l’étage et rejoignent pour certains leur lits. En entendant nos râles rires, Robert, dynamique trentenaire français avec qui j’ai sympathisé, s’approche de la table. Les russes le soumettent à peu près au même interrogatoire que moi, le tout avec autant d’intérêt mais certainement moins de concentration : la vodka fait pleinement son effet. Robert est un gaillard, il n’hésite pas une seconde à nous joindre sur notre invitation : lui aussi est tombé dans le piège. Bien vite, je lui explique le coup des trois toasts à la suite. Regardant à travers ses lunettes les bouteilles entamées, il déclare un sourire en coin qu’au moins, à ce rythme là, elles ne seront pas gâchées. J’ai toujours été impressionné par le réalisme de cet homme dans les moments les plus graves.

Nous repartons donc sur une nouvelle tournée. Celle ci s’avère désastreuse pour mon état mental. Je repense aux discours de mes parents sur les dangers de l’alcool : ils ont bien raison. Je repense aussi que je sais danser le Kazatschok : non il n’y aucune relation avec la pensée précédente. C’est donc sous les applaudissement que je m’exécute. Les gestes ne sont pas assurés mais ils n’en demeurent pas moins valables et suffisants pour prouver ma maitrise de cette danse des jambes. Le plus solide des quatre gaillards se met lui aussi à arque-bouter les jambes, sans le moindre tremblement ou glissement. Je me rassois. Un œil sur ma montre, il est presque deux heures. Je me rends compte que le réveil va être difficile. S’endormir, un peu moins.

Après une autre séance de discussions et de psychanalyses des mœurs entre occidentaux et russes, cette fois, c’est décidé, il est temps d’aller au lit. Je me lève poliment en disant qu’il faut vraiment que je parte, prétextant un contrôle le lendemain. « D’accord, alors un dernier toast ! » à ces mots, parfaitement compréhensibles en russe (on devient beaucoup plus polyglotte dans ces moments là), je déclare que je ne pourrais pas supporter une dernière tournée à la mode de chez Perm, du moins pas sans risquer un choc neuronal certain. Enfin, cette dernière partie, c’était dans ma tête.

Pour avoir déjà fait des soirées  avec russes en plein cœur de Paris et connaître la résistance des slaves depuis un moment (une histoire d’enzyme), je prends mes précautions. C’est vrai que les quatre jeunes garçons sont à proprement parler des tanks. Ils buvaient cette quantité presque chaque soir, émergeaient pour le déjeuner et se remettaient à siroter de la bière au plus fort de l’après midi, le tout en jouant au volley ball. Bref, impressionnant. C’est ce genre de rencontre qui vous fait réaliser que chacun à ses limites et qui vous offre une sécurité mentale vis à vis de l’alcool pour le reste de votre vie.

Bref, ne voulant cependant pas vexer nos compagnons, j’accepte cependant un dernier verre. Pour avoir rompu la trinité du toast Permien, je m’engage à ramener avec Robert quelques bouteilles le lendemain pour de nouveau participer à une réunion entre français et russes. Le dernier verre passe horriblement mal, d’autant que nos réserves de jus de fruits ont disparus depuis un (trop) long moment. Tout juste ai-je le soulagement de croire que ce sera mon dernier verre avant longtemps, juré. Je me décide donc à franchir la quinzaine de mètres qui me sépare de ma maisonnée. Je me sens frêle : la vodka est un alcool qui tape dans les jambes, voilà qui pour moi explique que dans les grandes soirées russes, il est souvent plus commode de s’endormir sur la table qui a servie au festin. Je n’ai plus la force de lire ma montre.

Fin de la nuit ? Non, trop facile. Rappelez vous que rien n’est toujours simple en Russie. Entre cette table et l’escalier qui mène à ma chambre se dressait un petit square, remplie cette nuit là d’un groupe d’étudiante. « Hé Arnaud, tu vas déjà dormir ? » Entends je en russe. N’étant plus vraiment responsable de mes actes, ou tout du moins beaucoup moins soucieux de ne pas dormir plus de 4 heures, je m’approche du square ou je suis invité. Elles sont dans leur première année d’université et sont très curieuses, je les ai rencontré dans le trajet en van qui nous mena à travers l’île jusqu’à ce village. Toujours est-il qu’en repensant à ce trajet cahoteux sur une piste poussiéreuse, me voilà pris de hauts le cœur. Mais il faut défendre l’honneur de la France. Je me retiens d’étaler mes souvenirs de Perm sur le plancher du square tout en paressant le plus détendu possible. Je remercie encore mon cerveau de ne pas m’avoir rappelé du week-end notre soupe d’Oumoul, poisson du Baikal plein d’arrêtes, qui m’aurait certainement achevé à ce moment précis.

La soupe évoquée ci dessus. Même sans vodka, ça passe mal.

La soupe évoquée ci dessus. Même sans vodka, ça passe mal.

Je refuse sans regrets la bière qui m’est offerte. Je suis harcelé de questions en Russe que je tente de comprendre tant bien que mal. En répondant aux jeunes filles que je vis à Paris et que j’étudie effectivement dans la seule université française qu’elles connaissent, je me dis qu’il faudrait sans doute un jour que je tente d’expliquer les clichés communs entre russes et français. C’est aussi lors de cette soirée que j’ai constaté que la mentalité des jeunes filles russes se rapprochaient indéniablement de celles de leur grand mères sur beaucoup de points, notamment entre la séparation des rôles entre l’homme et la femme (voir l’article précédent et l’anecdote sur la bière brisée).

Nous parlons et je profite du banc pour me calmer l’esprit. Je pose moi aussi des questions. Après avoir vu la caisse de bières posée au milieu du square et en entendant par intervalles les cadets précédemment cités chanter, je leur demande si c’est commun pour les jeunes russes de boire autant. « Non non, pas nous. C’est surtout ceux qui sont plus âgés. Nous ce n’est que pendant les vacances. Il y’en a beaucoup qui ne boivent pas du tout. » Me voilà rassuré, mais toujours pas endormi. Après tout, pour les jeunes du monde entier une soirée de vacances se résume à boire de l’alcool. Mais quand même, autant d’alcool. C’est surtout le coté rituel et routinier observé chez mes amis cadets ne peut que me confirmer sur ce qu’on entend sur l’alcool en Russie. Ici pas questions de Bench Drinking, tout était organisé, ritualisé, avec ses temps de pauses, de discussions et des jeux sortis tout droit des romans populaires russes.

Je me rappelle aussi les innombrables magasins de Vokdas à Irkoutsk, et même les échoppes qui en regorgent sur cette île perdue. Je me souviens des visages boursouflés et rougis que j’ai pu croiser dans certaines rues, je me souviens aussi de mon premier vol vers la Russie et de l’homme qui sirotait tranquillement sa bouteille achetée au duty-free sous le nez des hôtesses d’Aeroflot.

Après un certain temps, je finis finalement par dire au revoir aux demoiselles qui resteront encore une bonne partie de la nuit. J’ouvre ma porte et constate que Sergeï, mon colocataire russe, n’est toujours pas rentré. Il doit être retourné sous la tente aménagée en discothèque avec le reste des français. Je regarde mon portable posé sur ma petite table de nuit : 5 heures du matin révolues. La leçon de russe du matin va faire mal.

Je m’allonge avec la grâce d’un buffle mort et réfléchit quelques secondes avant que le marchant de sable ne me balance une bonne pelletée de sable pour éponger : il faut définitivement que je me penche sur ce sujet de l’alcool en Russie. J’ai déjà fait le coté pratique, passons au théorique.

A suivre…

"Non !" Affiche d'une campagne soviétique anti alcolisme.C'est peut être une réponse à retenir en Russie si l'on veut éviter d'être entrainé n'importe où.

« Non ! » Affiche d’une campagne soviétique anti alcolisme.
C’est peut être une réponse à retenir en Russie si l’on veut éviter d’être entrainé n’importe où.

Publicités

A propos Arnoflav

Jeune étudiant encore idéaliste et innocent débutant dans la langue de Pouchkine, et tentant de survivre au climat et à l'immensité russe. Faut-il être un fou pour partir dans l'une des villes les plus froides du monde ? Fou de culture russe, sans doute. Passionné par l'histoire et la langue russe, il fallait bien vivre un an dans la ville des tsars pour approcher de plus près cette fameuse âme slave. Bref, ceci est l'histoire d'une année en Russie.
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’alcool en Russie (1/2) : Gueule de bois sibérienne

  1. cet article me fait penser à un film » Nuit d’ ivresse ». Toujours intéressant et drôle en tous les cas, on attend la suite!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s