Un peuple enfermé : le siège de Leningrad.

Demain ne sera pas une journée ordinaire pour les habitants de Saint-Petersbourg. Comme tous les ans, à cette époque, les rues fleurissent de drapeaux rouges, de photos noires et blanches, et les têtes des plus âgés se font encore plus pensives. Demain nous serons le 27 janvier, date anniversaire de la levée du siège de Leningrad. Jour de fête, certes, mais la mémoire très présente de cette horrible épreuve se lit encore dans toute la ville.

On ne peut comprendre la mentalité Petersbourgeoise et son indicible orgueil sans connaître cette épreuve sanglante qui a presque transformé en poussière l’ancienne capitale des tsars et le siège de la révolution d’Octobre. En plus des survivants, beaucoup de familles ici descendent de personnes qui sont venues habiter la ville après le siège, prenant les appartements laissés libres par les millions de fantômes, victimes du siège le plus terrible de l’histoire.

Quelques chiffres qui laissent pensifs : le siège de Leningrad dure des premiers jours de septembre 1941 jusqu’au 27 janvier 1944, date où les canons allemands cessèrent de représenter une menace pour la ville. La ville fut encerclée pendant 872 jours, avec les conséquences dramatiques que cela implique pour le ravitaillement de la seconde ville de Russie. 1 200 000 de civils au moins périrent, et dans l’immense majorité des cas, de famine. Plus de 500 000 soldats soviétiques paieront le prix de la défense de la ville. Les allemands ne parviendront cependant jamais à venir à bout de la résistance de la ville, résistance devenue un symbole par le régime soviétique et qui fera de Leningrad l’une des villes « héros de l’Union Soviétique ».

Panorama de l'hiver 1941 exposé au musée du siège. Un indispensable de la visite de la ville.

Panorama de l’hiver 1941 exposé au musée du siège. Un indispensable de la visite de la ville.

Néanmoins, si l’héroïsme d’une part des citoyens est indiscutable, Leningrad est avant tout une ville de martyrs, écrasée entre la botte de l’agresseur allemand et l’insensible planificateur soviétique, dont les erreurs sont en partie responsable de nombres de désastres. Et en premier lieu, de l’impréparation catégorique qui coûta la vie à tant d’innocents au début de la guerre.

Il est très difficile de se rendre compte de l’horreur et de l’intensité de la guerre à l’Est, conflit qui reste aujourd’hui, et de loin, la plus grande bataille de l’histoire de l’humanité. C’est ce manque de reconnaissance à l’Ouest qui sert en partie de refrain aux nationalistes russes. C’est l’un des premiers traits qui saute aux yeux lorsque vous rentrez en Russie : la mémoire collective sur une guerre qui a décidé de la survie du peuple russe. Leningrad en est l’un des symboles les plus vifs.

La ville de Lenine prise au piège

22 juin 1941, alors qu’elle avait signé avec son voisin un pacte de non agression 2 ans plus tôt pour garantir son flanc est, l’Allemagne déferle sur l’URSS. Le choc et la surprise sont tels que l’armée allemande progresse de centaines de kilomètres en quelques jours, encerclant au passage d’immenses masses de prisonniers soviétiques. Dans Saint Petersburg, rebaptisée Leningrad depuis la victoire de la révolution, c’est la consternation, comme partout ailleurs. Personne ne s’attendait à une progression si rapide. Pour preuve, Jdanov, le leadeur du PC de Leningrad, est alors en vacances à Sotchi, dans le Caucase.

La ville est à portée des bombardiers allemands et elle subit leur attaques dès les premiers jours. Avec l’angoisse de la progression allemande au Sud se joint également l’avance des Finlandais au Nord. Très vite, il apparaît que  la ville sera très rapidement atteinte. Les soviétiques lancent alors tout ce qu’ils peuvent dans la bataille, milices étudiantes, ouvrières, et des bataillons à peine formés et pratiquement sans armes. Les civils sont mobilisés pour creuser d’immenses fortifications destinées à bloquer l’ennemi. Mais le commandement soviétique commet une erreur capitale : négliger d’évacuer ces civils en masse. Certains seront évacués, mais trop peu, trop tard. De plus, obnubilé par les combats, le PC néglige de préparer des stocks de ravitaillement suffisant au cas ou la ville subirait un siège. Mais ici, on s’attend à un assaut, une bataille pour chaque maison, chaque rue.

Chose rare en occident, mais pas du tout en URSS : la mobilisation des femmes dans l'armée. Devant l'urgence, des centaines de milliers de femmes combattront directement au front.

Chose rare en occident, mais pas du tout en URSS : la mobilisation des femmes dans l’armée. Devant l’urgence, des centaines de milliers de femmes combattront directement au front.

A la fin août, les troupes allemandes parviennent à portée de canon de Leningrad. Mais avec un mois de retard sur ce qui était prévu par le commandement allemand. A la surprise générale, l’URSS ne s’est pas effondrée, elle continue de se battre et de déployer des réserves de plus en plus grandes. Décidé à concentrer ses forces sur Moscou, surpris par la résistance opiniâtre des russes et craignant une sanglante bataille de rue, Hitler en personne décide de l’encerclement de Leningrad. L’ancienne ville des tsars ne sera pas une autre Stalingrad. Néanmoins, début septembre, les allemands ont coupés toutes les lignes de communication avec le reste du pays. Commence alors un véritable enfer qu’il est dur de raconter en quelques lignes.

« Nous rayerons cette ville de la surface de la terre »

Malgré la perte de son statut de capitale, les bouleversements dus à la révolution et aux purges, qui ont commencés à Leningrad avec la mort de Kirov, la ville se targue d’être toujours la capitale culturelle et idéologique du pays. N’est ce pas là qu’est née la révolution ? N’est-elle pas encore la plus belle ville du pays ? Ne l’a t-on pas rebaptisée du nom du fondateur de l’Etat actuel ? Leningrad était donc l’objectif idéologique du plan Barbarossa. Ces mots d’Hitler résume bien la philosophie de la guerre à l’Est, ni héroïsme, ni respect de l’adversaire : c’est une immense guerre d’extermination destinée à détruire le communisme et à asservir la race slave, celle des « untermensch », les sous-hommes…

La capture de Leningrad permettrait de cimenter l’alliance avec les finlandais, de raccourcir grandement la ligne de front et surtout de porter un coup décisif au moral des soviétiques. Sur ce dernier point, les allemands ne se trompent pas. Preuve qu’il s’agit d’un sujet sensible, le siège de Leningrad ne sera en effet révélé au reste de l’Union Soviétique qu’en Février 1943, lorsque l’étau commence enfin à se desserrer quelque peu, et que la victoire de Stalingrad transporte alors l’Armée Rouge.

Du 1er septembre 1941 au 27 janvier 1944, l'artillerie allemande pilonne quotidiennement la ville et les troupes la défendant. Fort heureusement, l'armée rouge fera tout pour "occuper" l'artillerie allemande, et ce au prix d'incommensurables pertes.

Dès le 1er Septembre 1941, l’artillerie allemande pilonne quotidiennement. La guerre d’usure commence.

Au delà de ces considérations stratégiques, la ville agonise. Il ne reste plus que quelques jours de ravitaillement à Leningrad en septembre, et encore trop de « bouches inutiles » : enfants, retraités, mères au foyer et personnes hospitalisées. Le soviet local ne peut se permettre de retirer du pain aux troupes, qui défendent pied à pied les environs de la ville, et dont certaines unités resteront encerclées pendant 3 ans, tout en continuant à tenir la ligne de front.

Il faut donc rationner, et ce, de manière dramatique. La ration quotidienne tombe à 1000 calories par jour pour les ouvriers et personnels qualifiés, à moins de 600 pour les enfants et civils non indispensables à l’effort de guerre. L’électricité est coupée, les conduites d’eau explosent faute d’entretien et à cause du froid, les hôpitaux n’ont plus un seul médicament, et la plus grande partie de la ville est sous le feu des canons allemands. Chaque jour, de 8h à 18h, les canons allemands pilonnent les quelques usines qui fonctionnent encore, les attroupements autour des rares distributions de nourriture ou bombardent les renforts dépêchés par le lac Ladoga, unique espace permettant d’atteindre Leningrad.

Si le siège de Sarajevo est officiellement le plus long de l’histoire et est bien plus connu à l’Ouest grâce à sa médiatisation, le nombre total de victimes est de près de 20 000. Chiffre terrible, sans aucun doute, mais sans aucune comparaison avec ce qui s’est passé ici, sur les bords de la Neva.
Rien qu’au mois de décembre 1941, plus de 50 000 civils meurent de faim, et ce, presque dans l’ignorance totale. Les soldats allemands campent devant la ville, alors que la presse mondiale et les commandements des armées allemandes et soviétiques sont captivés par la bataille de Moscou.

Avant et aujourd'hui. Une superbe série de photos sur le siège. Ici une mère et une fille trainant le corps d'un membre de leur famille non loin de Nevski. Une scène habituelle pendant près de 900 jours.

Avant et aujourd’hui. Une superbe série de photos sur le siège. Ici une mère et une fille trainant le corps d’un membre de leur famille non loin de Nevski. Une scène habituelle pendant près de 900 jours.

Détruire Leningrad, c’est aussi détruire une ville résolument européenne, un signe que la Russie n’est peut être pas qu’une horde asiatique prête à déferler sur la forteresse Europe, comme la propagande de Goebbels aime à le répéter. Les soldats allemands sont estomaqués devant le palais de Tsarkoe selo et les trésors historiques sur lesquels ils tombent. Trésor qu’ils pilleront dès 1941 ou qu’ils réduiront en miettes lors de leur retraite. Le projet est donc amené de détruire de fond en comble la ville, comme il en est de ses musées prestigieux. Un commando SS est même prêt à investir le musée agraire de la ville, qui rassemble la plus grande collection de graines et de plantes au monde, tandis que les conservateurs de l’Ermitage emballent et protègent autant qu’ils le peuvent les chefs d’oeuvres sans prix de la collection commencée par Catherine la Grande.

La vie au jour le jour

Seuls quelques bateaux traversant le lac Ladoga parviennent à ramener un peu de farine aux assiégés, et lorsque l’hiver terrible tombera, ce seront des camions qui circuleront sur la glace, sous la menace des bombardiers allemands. Ce fragile exploit permettra de garder un semblant d’espoir à Leningrad. Par cette « route de la vie », un grand nombre de civil sera enfin évacué au fur et à mesure, améliorant la situation petit à petit.

Dans Leningrad même, la vie se résume aux longues queues devant les centres d’alimentations, en espérant ne pas avoir attendu pour rien et que les obus allemands tomberont ailleurs. La vie tient dans la carte d’approvisionnement distribuée par le parti, sésame pour obtenir quelques grammes de pain chaque jour. On n’hésite d’ailleurs pas à dissimuler la perte d’amis ou de membres de la famille pour garder leurs cartes. Plusieurs cas de cannibalisme sont constatés, notamment dans une école. Le siège durant, les hommes qui titubent sont laissés inertes sur le sol, car personne n’a bientôt plus la force de s’occuper d’eux. La nuit tombée, ils seront détroussés par ceux qui n’ont pas assez de vêtements chauds. La neige recouvre les cadavres et le froid préserve la ville des maladies jusqu’au printemps.  Toutes sortes de mélange ignoble à base de bottes de cuir, de colle à papier peint, de graisse industrielle ou même de peinture servent à rajouter quelques calories au quotidien. Le chauffage ne marche évidemment plus, et les demeures de bois de la ville sont rasées.

Les habitants les plus faibles et qui n’ont pas la chance d’être évacués deviennent un peu plus inertes chaque jour. Comment ne pas penser à ce journal intime, présenté au procès de Nuremberg, ou la petite Tania, 12 ans, raconte jour après jour la perte de tous les membres de sa famille. Jusqu’à ce que la dernière ligne précise « Tout le monde est mort, Tania est toute seule ».

Papiers retrouvés au domicile de la petite Tania, ainsi que certains cadavres. La ville manquant de bras pour cette tâche.

Papiers retrouvés au domicile de la petite Tania, ainsi que certains cadavres. La ville manquant de bras pour cette tâche.

Des familles entières disparaîtront ainsi, et cet évènement marque encore la démographie de la ville. Les hommes, mobilisés à l’usine ou sur le front, mourront en masse. De cette époque date en partie le décalage entre hommes et femmes en Union Soviétique. Les nouvelles familles installées après la guerre occuperont les appartements laissés libres par les millions de mort. Le souvenir du siège reste donc aussi pour eux comme l’élément clé de la vie de leur ville.

Mais ce qui rend ce siège si particulier est l’étonnante vigueur de certains des habitants dans la défense de leur ville. On se rappelle alors des bataillons ouvriers, certains volontaires, qui défendirent plus qu’il ne leur était demandé leur ville, mais aussi les jeunesses communistes qui apporteront tant bien que mal leur aide au reste de la population ou bien à tous les pompiers volontaires, équipés de simple seaux de sables, ou aux vigies qui veillaient même par moins trente sur les toits. C’est cet ensemble de civils, refusant de simplement mourir de faim sans se battre, qui a façonné la légende de Leningrad. Plus qu’une ville martyre, la ville était devenu le symbole de la lutte contre le fascisme et le témoignage éclatant de l’héroïsme du peuple soviétique. Du moins pour la propagande.

Symbole si l'en est. Le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s'engagea comme pompier volontaire avant de composer sa fameuse symphonie n°7 Leningrad. Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

Symbole si l’en est. Le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s’engagea comme pompier volontaire avant de composer en pleine famine sa fameuse symphonie n°7 « Leningrad ». Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

La libération

Suivant la victoire de Stalingrad en février 1943, une contre offensive de masse parvient à ouvrir un couloir de chemin de fer entre Leningrad et le reste du pays. La ville n’est toujours pas sauvée, mais le ravitaillement arrivera désormais de manière correcte. Les potagers prendront le pas sur les jardin et le monde sera enfin au courant du siège par le témoignage d’Alexandre Werth, premier occidental à rentrer dans la ville assiégée en 1943.

Il faudra encore une année de plus pour que les allemands soient définitivement hors de portée de la ville. Le 27 janvier 1944, l’ensemble de la ville est dégagée, les canons allemands ne grondent plus, les finlandais reculent vers le nord. La ville est sauvée, mais à quel prix.

Aujourd'hui et hier. Non loin de Dom Knigi, centre historique de la ville. Jamais une ville de cette importance n'avait subi de siège en règle depuis Paris en 1870.

Aujourd’hui et hier. Non loin de Dom Knigi, centre historique de la ville. Jamais une ville de cette importance n’avait subi de siège en règle depuis Paris en 1870.

La majeure partie de la ville est dévastée par les bombardements ou les pillages de bois, et la reconstruire s’avère une tâche colossale qui prendra des années. Certaines traces de la guerre sont volontairement laissées : haut-parleurs, affiches avertissant du danger des éclats d’obus, trace d’impacts etc.. Les monuments à la gloire de l’Armée Rouge et du peuple de Leningrad s’érigent à la place des décombres. Les habitants qui reviennent après des mois d’exils découvrent une ville presque fantôme, recouverte en tous lieux de charniers érigés à la hâte. Les déplacés des autres régions victimes de la guerre participent à la reconstruction et s’imprègnent de l’histoire des lieux. Une histoire que le PC tentera tant bien que mal de modifier en sa faveur après la guerre, en tentant d’effacer par exemple les ordres réduisant drastiquement la nourriture pour les bouches inutiles ou les musées nés des initiatives populaires, et qui présentaient crûment les rues jonchées de cadavres, laissés là par une administration concernée par sa propre survie avant tout.

Mais les Petersbourgeois n’oublient pas, et, chaque année, ils célèbrent cet anniversaire. Dans la joie, mais aussi dans les larmes. Les jeunes apprennent par leur ainés cette page terrible de l’histoire de leur pays et de leur ville. Et c’est d’autant plus fiers de cette histoire et confiant dans l’avenir de la cité qu’ils tendent leur bouquet aux quelques vétérans encore en vie. Et nul doute ici que cette mémoire se perpétuera, tant il est impossible de marcher dans cette ville sans voir et sentir l’héritage de Leningrad, redevenue Saint Petersbourg.

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A propos Arnoflav

Jeune étudiant encore idéaliste et innocent débutant dans la langue de Pouchkine, et tentant de survivre au climat et à l'immensité russe. Faut-il être un fou pour partir dans l'une des villes les plus froides du monde ? Fou de culture russe, sans doute. Passionné par l'histoire et la langue russe, il fallait bien vivre un an dans la ville des tsars pour approcher de plus près cette fameuse âme slave. Bref, ceci est l'histoire d'une année en Russie.
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2 commentaires pour Un peuple enfermé : le siège de Leningrad.

  1. christine valli dit :

    Interessant comme toujours, quelle épreuve pour ces gens, quel peuple!!!

  2. mathieubarsacq dit :

    Très bon !

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