L’alcool en Russie (2/2) : Notre mère Vodka.

Il est évident que même les plus ignorants de la langue de Pouchkine connaissent au moins un nom russe : Vodka. Littéralement, cela signifie, « petite eau ». C’est dire si ce terme résume la manière commune et régulière de sa consommation en terre slave.

Après des semaines d’analyses poussées dans le domaine, et dont j’ai pu vous rendre compte lors de mon article sibérien, voici enfin la suite concernant l’un des sujets les plus cruciaux de ce pays : l’alcool. Impossible en effet de vivre ici, voir de simplement voyager dans le pays sans se rendre compte que l’alcool est non seulement un sujet quotidien, mais aussi un point de culture.

Qu’est ce qu’une vraie vodka ?

Selon une loi russe qui n’a pas évolué depuis la fin du 19ème siècle, une vodka est un liquide issu de la fermentation de graines végétales tiré à un volume d’au moins 40%. Dans les faits, il existe plusieurs degrés de vodka, respectivement de 24, de 37,5, de 38 (la meilleure), 40, 42, 54 (excellente aussi) et 62 degrés.

On peut donc dire que vous trouverez à peut près tout les genres possibles et inimaginables de cette boisson dans le monde russe. A savoir que ce que j’appelle fréquemment dans ce site « le monde russe » comprend une grande partie de l’Ukraine, la Biélorussie, la grande Russie bien sûr mais aussi tous ses voisins frontaliers avec une forte proportion de population russe ou un fort héritage historique. Rien d’étonnant donc que des pays musulmans comme l’Ouzbékistan soient fanatiques de vodka au melon ou que la très occidentale Suède ait ramené dans ses bagages la boisson de son ancien ennemi.

You came to the good neighborhood, drunker.

« You came to the good neighborhood, drunker. »

Historiquement parlant, il existe un vif débat sur la paternité de cet alcool, notamment entre les deux frères ennemis polonais et russes. Disons que l’histoire la plus probable est celle de négociants génois qui apportèrent aux villes du nord-ouest de la Russie du XIVème siècle une sorte de liqueur incolore servant comme désinfectant dans le reste de l’Europe centrale. Très vite, la recette s’exporta dans tout le monde russe et connut de nombreux ingrédients : du blé original à la pomme de terre jusqu’à « l’herbe de bison » polonaise. Sans compter tous les nombreux dérivés assaisonnées au miel, piment, poivre, menthe et autres beaucoup moins ragoutantes.

La Vodka et le pouvoir

Alors que l’Eglise et les princes russes étaient au départ fortement opposés à la propagation d’un alcool qui semblait menacer l’ordre public et moral, Ivan IV (règne : 1547-1584) se rendit compte que monopoliser la production et la vente de vodka pourrait apporter un revenu intéressant pour les caisses de l’état. Et en effet, cette nationalisation de la production assura durant des siècles une bonne part du budget de l’Etat russe. Durant les terribles années 1990, la taxe sur la vente de vodka rapportait jusqu’à 15% du budget de l’Etat russe, dans une période ou celui-ci avait besoin du moindre denier pour boucler ses fins de mois et combler les immenses pertes dues à la corruption massive.

Rien d’étonnant alors à ce que presque rien n’ai été tenté au cours des siècles pour contrer la consommation de la vodka. Au cours du 19ème siècle, des groupes anti-alcool crées par des églises orthodoxes locales ont été fermés sur ordre de l’Etat. Pourquoi en effet vouloir saper une telle source de profit et un anti désespoir en ces temps où le servage n’était toujours pas aboli ? La vodka est perçue comme une part de la culture nationale, pourquoi chercher à mener des réformes prohibitionnistes négatives politiquement ? Cette logique était encore très présente dans les élites russes jusqu’à tout récemment.

Les ravages de l’alcoolisme

Pas besoin d’aller dans les bas fonds de Volgograd pour comprendre que l’alcool est devenu le principal contributeur des morgues russes. Statistiquement parlant, la consommation d’alcool, ses impacts sur la santé ou la conséquence des enivrements sont la première cause de mortalité en Russie depuis la fin des années 1980. L’amour des russes pour cette boisson forte n’est pas nouveau, mais il connut un renouveau lorsque tous les repères sociaux et politiques de l’URSS disparurent pour laisser place à un éparpillement de pays économiquement très fragiles. La fin du contrôle omniprésent de l’Etat dans tous les domaines a aussi joué dans la création de distilleries non accréditées qui n’hésiteront pas à utiliser du liquide pare-brise comme rehausseur de goût.

Lorsque la plupart des alcooliques sévères se rendent finalement à l'hôpital, il est souvent trop tard pour aider leur organisme à quoi que ce soit.

Lorsque la plupart des alcooliques sévères se rendent finalement à l’hôpital, il est souvent trop tard pour aider leur organisme à quoi que ce soit.

 Encore aujourd’hui, ce sont près de 42 000 russes qui meurent chaque année empoisonné par l’alcool frelaté produit illégalement. Oui, le terme médical est bien « empoisonné », ce qui ne rentre donc pas dans les maladies classiques de l’alcool. La Russie déplore près d’un demi-millions de morts dues à l’alcoolisme chaque année. Et cela ne comprend même pas les innombrables accidents routiers liés à l’abus d’alcool. On en vient presque à considérer comme anecdotique le fait que 80% des meurtres en Russie soient commis par un individu soûl ou bien que d’après les chiffres, un homme russe en prison a une espérance de vie parfois supérieure à un autre en liberté. Peut-être que connaître les prisons russes aide à mieux se rendre compte de l’ampleur du problème.

La première tentative de réduire l’impact de l’alcool sur la société russe fut menée par Gorbatchev au milieu des années 80. En plus d’être très impopulaire, cette tentative échoua lamentablement après l’effondrement complet du pays. C’est en effet Eltsine qui supprima les lois restrictives pour augmenter sa popularité et renflouer les caisses de l’Etat. Triste ironie, quand on connait le pedigree du personnage et la taille de son foie lors de sa mort. Sa dépendance à l’alcool le contraignit même à abandonner le pouvoir, non sans avoir nommé président par intérim un certain Vladimir Poutine.

L'alcool mauvais pour la santé ? Ca aide pour le Yoga pourtant.

L’alcool mauvais pour la santé ? Ca aide pour le Yoga pourtant.

 Mais la question politique de l’alcoolisme a fait son grand retour aux alentours de 2005-2006, lorsqu’une très médiatique affaire d’alcool frelaté a jeté à l’hôpital plus de 50 000 personnes devenues littéralement jaunes. Ceux-ci, issus majoritairement des catégories les plus défavorisées, et n’ayant pas les moyens de consommer de l’alcool de bonne qualité, ont développés une forme d’hépatite fulgurante et sont presque tous morts en quelques mois, à défaut d’une greffe urgente de foie. Cette tragédie a fait prendre conscience à la sphère politique que désormais, l’alcool était devenu un danger pour les finances publiques (comment soigner autant de personnes ?) en plus d’affaiblir un peu plus la fragile démographie russe. Il y’a encore peu, l’espérance de vie des hommes n’était que de 59 ans, c’est à dire en dessous de l’âge légal de la retraite. C’est après ce scandale que des mesures accrues de contrôle furent prises en même temps que la mise en place d’une politique nataliste.

L’alcool au quotidien

Est-ce que cet alcoolisme ambiant s’observe vraiment tous les jours ? Je vous répondrai que ce n’est pas forcément le cas à Saint Petersbourg, ville riche et vitrine européenne de la Russie. J’ai vu bien plus de policiers allongés dans l’herbe qui cuvaient en Sibérie. Et c’est un fait général, ce sont les régions les plus isolées et les moins attractives économiquement qui font les frais de cette explosion de la consommation d’alcool. Néanmoins, il n’est pas rare de croiser ici quelques personnes de moins de 50 ans au regard hagard, les joues rongées et les mains tremblantes. Il est facile également de voir lorsque l’on fait ses courses la place faite à l’alcool dans la moindre petite échoppe. Il vous sera dur de trouver le moindre Rhum, et une « Passoa » sera considéré comme un produit exotique, mais vous n’aurez que l’embarras du choix entre près d’une trentaine de marques de vodka différente, et ce dans le moindre magasin d’alimentation.

N'importe quel "Produckt" dispose de son rayon vodka, parfois bien plus imposant que le rayon alimentation.

N’importe quel « Produckt » dispose de son rayon vodka, parfois bien plus imposant que le rayon alimentation.

Même si la Vodka est l’alcool russe emblématique par excellence, la bière est également très consommée même s’il ne s’agit souvent que d’une mise en bouche. Le Kvas quand à lui est un alcool traditionnel russe, sorte de bière au pain au goût proche du cidre et ne tirant qu’à quelques degrés d’alcool, il est principalement consommé lors des repas. Mais la vodka l’est aussi. Petite anecdote au passage : lorsque vous commandez de la vodka au restaurant, la quantité est mesurée en gramme et non en litres, habitués qu’était les russes à conserver des liquides comme le lait en bloc de glace. Néanmoins, n’oubliez pas que la vodka est le seul liquide qui ne gèle pas dans le terrible hiver russe. Certains historiens n’hésitent d’ailleurs pas à voir dans cette propriété commune aux alcools forts la raison du succès de la vodka depuis des siècles. En effet, dans une isba paysanne du 16ème siècle sans chauffage commun, il fallait bien s’occuper durant les longs mois d’hiver.

Si le prix de l’alcool en Russie fait frémir d’envie n’importe quel étudiant européen en quête de soirée, il faut tout de même se rappeler que le pouvoir d’achat des russes, particulièrement dans les régions plus isolées, ne permet pas d’acheter régulièrement de l’alcool de bonne qualité. Problème presque inédit dans le monde : le plus urgent n’est pas de tenter de réduire cette consommation, tant elle est ancrée dans le paysage social, mais de contrôler au moins drastiquement la qualité de l’alcool en vente.

On trouve donc parfois des bouteilles de 0,5 litres pour une centaine de roubles. Je ne peux toutefois vous conseiller d’éviter tout ce qui peut tourner en dessous de 150 roubles la bouteille (3-4 euros), sous peine d’un mal de crâne assuré et persistant le lendemain. Dans les alcools plus chers, les russes apprécient tout particulièrement le Cognac, plus rarement le champagne. Néanmoins, l’occidentalisation des classes moyennes russes font que le vin et le whisky sont de plus en plus importés. Même si cela aide nombres d’investisseurs français en Russie (Ricard pourrait devenir le maître du pays d’ici 20 ans), ce n’est pas forcément pour participer à l’amélioration du problème. Notons tout de même que le vin et sa consommation forment un mode de vie bien moins dangereux que boire à la russe. Parait-il même que, à dose raisonnable, ça lutte contre le diabète. Rappelons nous de l’espérance de vie française ou italienne.

Les Russes boivent à toutes occasions, mais la fête de la marine en Juillet ou les fêtes de fin d'année sont classiquement les moments ou l'économie russe est la moins active, tant la consommation est élevée lors de ces périodes.

Les Russes boivent à toutes occasions, mais la fête de la marine en Juillet ou les fêtes de fin d’année sont classiquement les moments ou l’économie russe est la moins active, tant la consommation est élevée lors de ces périodes.

Boire à la russe, je vous ai déjà expliqué ce que c’était à travers mon exemple sibérien. Même si la consommation en groupe est quelque peu ritualisé, il n’en reste pas moins que le but reste, non pas de tomber raide mort le plus vite possible (ce n’est pas l’Angleterre ici), mais d’avaler le plus d’alcool fort possible. Dans ce jeu, les russes sont génétiquement aidés comme tous les slaves par leur enzymes digestives particulièrement fortes, ce qui leur permet de digérer le chou ou l’alcool comme personne. Il est d’ailleurs assez drôle de comparer la consommation d’un asiatique à un russe lors de la même soirée. Néanmoins, même si les russes sont des tanks à court terme, cette consommation excessive se répercute quelques années plus tard. Et l’on voit fleurir les fameux ventres à bière chez l’immense majorité des policiers dès la trentaine passée, de même que les joues creuses et le teint jaunâtre chez les plus addicts des russes. A sa naissance, seul un homme russe sur deux a une chance de dépasser les 60 ans. Dans le monde occidental, c’est plus de 9 sur 10. Encore une autre raison du déséquilibre hommes/femmes ici.

En plus d’avoir l’un des alcools les plus destructeurs de neurones qui soit, même sans être frelaté, les russes ont selon l’OMS la chance de combiner non seulement la plus grande consommation d’alcool pur au monde avec les habitudes de consommation les plus dangereuses au monde. Hors de question de siroter un verre de bordeaux lors d’un apéritif dinatoire : ici, on est là pour finir cette bouteille les gars. Et la soirée continue tant qu’il reste un brave capable d’en ouvrir une autre.

Un autre exemple de la place de l’alcool chez les Russes : l’équipe olympique envoyée à Londres a été privée d’alcool par le ministère russes des sports, tant les sportifs russes en avaient abusé au village olympique de Vancouver. Ainsi, le médaillé d’or de saut en hauteur à Londres était le même athlète dont la vidéo avait fait le tour du monde après une compétition d’athlétisme en 2008. Vidéo où celui-ci s’élance triomphalement dans le premier matelas venu pour décuver, ne parvenant même pas à prendre son élan pour sauter. Comme quoi, la sobriété ne leur va pas si mal.

C’est d’ailleurs conscient d’un problème si dramatique pour leur pays que certains jeunes décident d’une abstinence totale ou d’un contrôle très sévère de leur consommation. Il en est de même pour certains politiques qui déclarent publiquement ne pas boire du tout, comme le président Poutine. Bien que, sans doute, au vu de ces images, sa délégation ne soit pas astreinte aux mêmes règles éthiques que lui :

Je ne saurais dire si cette question si vielle en Russie trouvera un jour une réponse adaptée, tant l’alcool tient une place importante dans les mœurs et la culture russe. Le gouvernement a toutefois décidé un renforcement des lois sur l’alcool au volant (0 grammes par litres de sang autorisé), l’interdiction théorique de la vente passée une certaine heure et une élévation du prix. Associé aux nouvelles lois russes anti-tabac, ces lois démontrent une volonté nouvelle de l’Etat russe de redresser la barre de la santé publique, après des décennies de complet laisser aller.

Mais connaître la Russie, c’est aussi connaître cette fierté médiévale d’être le pays de l’alcool fort et parfois de considérer cela comme une valeur nationale. En témoignera juste cette anecdote russe qui pour moi résume non seulement l’image des russes à l’étranger, mais aussi le paradoxe de la vision de l’alcool dans ce pays :

« Lors du journal télévisé du soir, à Moscou, le présentateur annonce : En Allemagne, hier soir, les policiers ont arrêté une femme au volant. Son alcoolémie est le triple de la dose mortelle.

La Russie tout entière attend avec impatience et fierté qu’on annonce la nationalité de la conductrice. »

 

Il faut croire que pour certains, c’est une raison supplémentaire d’aimer ce pays.

"On n'est pas bien, en Mordovie ?"Photo (un peu) retouchée.

« On n’est pas bien, en Mordovie ? »
Photo (un peu) retouchée.

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A propos Arnoflav

Jeune étudiant encore idéaliste et innocent débutant dans la langue de Pouchkine, et tentant de survivre au climat et à l'immensité russe. Faut-il être un fou pour partir dans l'une des villes les plus froides du monde ? Fou de culture russe, sans doute. Passionné par l'histoire et la langue russe, il fallait bien vivre un an dans la ville des tsars pour approcher de plus près cette fameuse âme slave. Bref, ceci est l'histoire d'une année en Russie.
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2 commentaires pour L’alcool en Russie (2/2) : Notre mère Vodka.

  1. Quentin dit :

    Merci pour cet article. Juste pour signaler une petite coquille : « je ne serai » => « je ne saurais »

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