Je peux pas, j’ai Bania.

« J’ai vu des choses étranges au pays des Slaves, tandis que je me rendais ici. J’ai vu des bains de bois chauffer à blanc, puis, les gens se mettent tout nus, s’aspergent d’eau de tan, s’arment d’une poignée de verges souples et se flagellent eux-mêmes ; et ils se frappent tant et si bien qu’ils en sortent à peine vivants ;ils s’aspergent alors d’eau froide et reviennent ainsi à la vie. Et ils font cela tous les jours, sans que personne ne leur inflige cette torture. Ils se torturent eux-mêmes. Ils font cela pour s’esbaudir et non pour s’estourbir. »


Oui, on commence fort aujourd’hui. Si cette description des banias vous fait peur, rassurez-vous, c’est normal. Il faut dire que le récit du voyage de l’apôtre André aux bords de la mer noire daterait de près de 2000 ans. Ce récit a été restitué dans le très fameux Récit des temps passés, sorte de chronique semi mythologique de la naissance du monde et de l’état slave, rédigé aux débuts du XIIème siècle à Kiev. Si je puise dans de si anciens textes, c’est parce que le sujet de cet article est tout aussi vieux, si ce n’est plus. On sait au moins que l’idée de s’enfermer à 90°c dans une pièce noire et de se frapper nu daterait au moins d’avant la naissance du christianisme.

Les objets du crime, branches, seau d'eau froide et bonnet de protection.

Les objets du crime : branches, seau d’eau froide et bonnet de protection.

 

Personne ne sait vraiment qui sont les détraqués qui ont inventé cette espèce de sauna puissance mille, une chose est sûre cependant, ils seraient aujourd’hui vénérés en Russie. N’est pas Russe celui qui n’est jamais allé au Bania, n’est pas Russe celui qui n’a jamais ressenti la satisfaction profonde de se rouler dans la neige ou de plonger dans une eau à 1°c degré après avoir senti ses poumons fondre dans la vapeur chaude. Le Bania est aussi indissociable au peuple russe que la vodka, et les deux s’accommodent d’ailleurs très bien.

Pour ceux qui ignoreraient tout du Bania, il s’agit des thermes traditionnelles russes, le marbre en moins. Le but du jeu est de s’enfermer une heure au moins (des après midis entières parfois) dans une pièce humide et surchauffée. La ressemblance avec le Sauna classique s’arrête là. En Russie la facilité n’existe pas, pas plus que la pudeur. Même si la décence de votre slip de bain vous arrête, sachez qu’elle ne vous sera d’aucune aide contre les jeunes branches de bouleaux, nommés « Veniki » que vos camarades de sueurs viendront flétrir avec application sur le moindre centimètre carré de votre peau. L’objectif désigné étant de faire circuler le sang, parce que, c’est connu, une peau bien fouettée est une peau en bonne santé.

"Ah bon ?"

« Ah bon ? Jamais entendu ça. »

 

Une séance traditionnelle de Bania s’amorce ainsi : des pierres placées sur un poêle ou dans un four spécial sont chauffées à blanc grâce à un bon feu de bois. Il faut d’habitude 2 à 3 heures de feu pour atteindre la température idéale. Aujourd’hui, sauf dans les banias traditionnels ou de campagne, le gaz permet de chauffer cela plus rapidement et rajoute à l’idée que vous entrez véritablement dans un four. On s’est aussi mis à moderniser l’évacuation de la fumée du feu, qui auparavant était directement faite dans la maison elle même. Peut-être s’est-on finalement rendu compte que le « bania noir » risquait d’être mortel si l’on oubliait d’ouvrir la fenêtre ou tout simplement que le bois, ce n’était pas chouette à récurer. Allez savoir.

Sur ces pierres brûlantes, on jette de temps en temps un filet d’eau, ce qui a pour conséquence de dramatiquement augmenter la température de la pièce, pour parfois frôler les 100 degrés. A une telle température, il est fortement recommandé de ne pas oublier son bonnet traditionnel pour ne pas risquer la surchauffe, une simple main dans vos cheveux vous rappelant amèrement qu’ils conduisent très bien la chaleur. Une fois que vous avez bien perdu quelques litres de sueurs, les branches de bouleaux trempées dans de l’eau tiède viendront tendrement s’aplatir sur vos membres. Si le choc de la première fois peut vous surprendre, il ne s’agit en fait de rien de trop insupportable. Au contraire, ce petit coup de fouet inoffensif vous donnera le courage nécessaire pour plonger dans l’eau froide ou mieux, rouler dans la neige, et vous sentirez alors le moindre de vos globules se raviver et votre corps vous portera comme jamais. Il tient juste à vous de revenir dans la pièce surchauffée et de recommencer le processus autant qu’il vous plaira, bandes de coquins.

Votre peau est si chaude qu'au début, vous ne ressentez presque rien au contact  de la neige, même par moins 30°c.

Votre peau est si chaude qu’au début, vous ne ressentez presque rien au contact de la neige, même par moins 30°c.

 

C’était autrefois un élément hygiénique indispensable à la vie russe, facilitant l’hygiène collective des communautés paysannes durant le dur hiver russe, économisant l’eau et l’espace, tout en permettant de se divertir. Cette tradition bonne enfant perdure encore aujourd’hui et chaque quartier et village russes disposent de Banias, identifiés comme indissociables aux traditions slaves. Le classique samovar accompagnant évidemment la sortie du bain.

Tous ceux qui ont pu essayer le bania, même les plus réticents ou les plus cardiaques s’en sont toujours sortis vivants. Et ont toujours voulu y retourner. Vous vous sentez véritablement purifié, tant votre corps a craché de toxines et que vos membres, malgré les coups de branchage, semblent plus que jamais appartenir à votre corps. En plus de vivifier le cœur (c’est prouvé scientifiquement), le bania est excellent en lendemain de beuverie où votre gueule de bois disparaitra dans les vapeurs de ce bain millénaire. La tradition est parfois même de boire de la vodka fraiche ou de la bière en plein bania, ce qui a pour effet de prolonger le plaisir. Certes vous serez dans les nuages plus vite, mais vous décuverez également aussi plus vite. Double raison de boire plus.

Ca vous effraye toujours ?

Alors, toujours effrayés ?

 

Le Bania est un vrai rituel et même les citadins sont nombreux à fréquenter les innombrables bains de la ville durant le week-end. Il faut dire que malgré les apparences, le Bania est un vrai lieu de détente, et de vie sociale. Les banias comptent comme une vraie expérience de la culture russe, et je n’oublierai jamais les plongeons dans le Baikal en pleine nuit, alors que nous étions 8 entassés dans une roulotte bania au bord de cette gigantesque masse d’eau glacée. De même que se rouler dans la neige en pleine banlieue de Volgograd m’a permis de réaliser mon premier écart de température de plus de 100 degrés, sans crise cardiaque. Défi inutile mais indispensable dans un pays où l’hiver n’en finit plus.

Non content d’influencer la résistance thermique des russes, le Bania est également inscrit dans le vocabulaire russe. Il est en effet d’usage de prononcer à n’importe quel pékin venant de sortir d’une douche ou du four en bois dont il a été question dans cet article : « С лёгким паром ! «  = Que la vapeur soit légère…

Et en plus ça les fait marrer.

Publicités

A propos Arnoflav

Jeune étudiant encore idéaliste et innocent débutant dans la langue de Pouchkine, et tentant de survivre au climat et à l'immensité russe. Faut-il être un fou pour partir dans l'une des villes les plus froides du monde ? Fou de culture russe, sans doute. Passionné par l'histoire et la langue russe, il fallait bien vivre un an dans la ville des tsars pour approcher de plus près cette fameuse âme slave. Bref, ceci est l'histoire d'une année en Russie.
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s