L’Ours ou le Bélouga ? Une chronique de la Russie de Poutine

S’il est un nom associé à la Russie de notre siècle, c’est sans aucun doute le nom de Vladimir Vladimirovitch Poutine. Symbole pour ses détracteurs du contrôle de la presse et de la fermeture politique, garant de l’ordre et restaurateur du prestige russe pour ses défenseurs, voici les grandes lignes que l’on entend fréquemment lorsque l’on parle du maître du Kremlin.

Etre un homme politique n’empêche pas d’avoir du « style ».

Combien de fois mes amis me demandent t’ils « Comment ça va chez Poutine ? », ou comment nous est-il impossible de parler des relations internationales de la Russie sans évoquer son nom une bonne dizaine de fois ? C’est simple, Vladimir Poutine est devenu un symbole de la Russie actuelle, tout aussi bien que Gazprom ou ses nouveaux riches qui répandent leur argent sur les places touristiques européennes. Vous comprenez donc qu’il m’était nécessaire de parler de ce pur Pétersbourgeois un jour ou l’autre. Mais attention, cet article n’est pas une biographie, juste quelques considérations personnelles sur sa politique au cours des dernières années, ainsi que sur celles à venir.

Parlons donc aujourd’hui longuement, et pour une fois, de sujets biens sérieux. Parlons de politique, de relations internationales et de société. N’est ce pas une part du quotidien après tout ? Lançons tout cela avec une question essentielle :


Quel serait le portrait chinois de Vladimir Poutine ?

Le président Russe est à l’image de son pays, dur à cerner mais semble-t-il facile à caricaturer, paradoxal et insaisissable tant il est dur de prédire sa stratégie et son comportement. Vladimir Poutine se présente à la fois comme l’un des derniers véritables démocrate sur terre (« Depuis la mort de Mahatma Gandhi, je n’ai plus personne à qui parler » a-t-il une fois déclaré) tout comme le bouclier protecteur de la Russie éternelle face à ses déviances et aux ennemis extérieurs.

Aussi colle t-il parfois parfaitement à l’image de l’Ours russe en froid avec l’occident et hostile à ce qui quiconque vienne le déranger dans sa caverne de roi de la forêt. Autant ses partisans aiment à rappeler sa proximité avec la population lorsqu’il oblige les oligarques à ne pas fermer une usine, son grand cœur démontré par exemple dans son engagement dans la protection de la nature, auprès des tigres et surtout des bélougas, dont il s’est érigé en tant que protecteur international. Ne l’a t’on pas d’ailleurs vu voler récemment avec des oiseaux migrateurs ou bien verser une larme le jour de sa réélection ? Poutine serait-il finalement humain et pétri de bonnes intentions, au contraire de ce qu’affirme toute la presse occidentale ?

Poutine dans la presse occidentale au lendemain de la guerre de Géorgie.

Poutine dans la presse russe.

J’ajouterai au passage que la métaphore animalière n’est qu’un humble hommage au vocabulaire faunistique de l’intéressé, qui aime parler du « loup américain » ou des « bêtes » tchétchènes. Mais un si important personnage ne serait être résumé par un quelconque patronus. Tout juste cela sert-il à faire un effet d’accroche au titre d’un article…

La prise du pouvoir : un agent au Kremlin

Nommé président par intérim le 25 décembre 1999 par un Eltsine dont l’état de sa cirrhose était aussi alarmant que son impopularité, et élu président l’année suivante, Poutine n’était guère connu qu’à Saint Petersburg. Sa coopération avec le maire de l’époque lui avait permis de gagner l’estime d’Eltsine, et de se faire nommer chef du renseignement intérieur russe pour un court laps de temps. C’est à cette époque que va se forger en Russie la popularité et le personnage de Poutine. En pleine crise tchétchène, qu’Eltsine avait été incapable de résoudre et qui avait conduit à un humiliant traité de paix pour la Russie en 1996, sa réaction très ferme va conduire à un bond de popularité en Russie. Ses propos très durs (voire vulgaires) vont paradoxalement faire sentir à la population russe que le nouveau maître du Kremlin est un des leurs, issu de la classe moyenne et aussi résolu à protéger la vie des citoyens russes. Ce dernier sentiment apaisera pour un temps les soupçons très vifs sur la participation du FSB à l’envenimement de la situation tchétchène… (attentat des immeubles d’habitation en 1999).

L’un des traits dont souffre le plus Poutine en occident est son image d’ancien agent du KGB. Si cela convient parfaitement aux clichés des républicains américains ou au scénario d’un bon James Bond, la réalité est quelque peu différente. Disons qu’en Union Soviétique, le KGB, de part sa taille, près de 2 millions de membres, et son rôle prédominant dans la sphère politique du pays, était une voie royale pour sortir de la masse humaine soviétique, de devenir, en quelque sorte, l’avant garde du prolétariat. L’une de mes professeurs de Russe nous a une fois déclaré que le KGB était une sorte d’ENA russe. Sans aller jusque là, il est indéniable que cet organisme (qui était loin de ne comprendre que l’espionnage), cherchait à recruter les meilleurs soviétiques, quelques fussent leur domaine ; scientifique, professeur, diplomate, avocats pour s’assurer des meilleurs renseignements possibles. Ainsi Andropov, directeur du KGB durant de longues années, deviendra le dirigeant suprême de l’URSS en 1982, et c’est aussi le KGB qui cherchera à maintenir l’union soviétique dans une dernière tentative désespérée à l’été 1991. N’oublions pas non plus qu’à l’autre bout du monde, le président Georges Bush (senior) était lui aussi le directeur de la non moins fameuse CIA.

To live and let die

Poutine a longtemps joué sur cette image à l’intérieur de son propre pays. Pourquoi ? Car il était affecté à l’étranger, plus précisément au renseignement industriel en RDA. Plus simplement, il n’a jamais participé au contrôle de l’information ou de la population russe, et s’est de plus enrichi d’une expérience à l’étranger qu’il utilisera plus tard pour ses relations avec l’Europe. L’image du terrible agent Poutine l’arme au poing doit donc être forcément nuancée, même si, ne l’omettons pas, c’est lui qui à 16 ans, est venu au siège du KGB de Leningrad pour s’y faire recruter. Brave patriote va, dire qu’à son âge d’autres pensent à fuguer.

La fin des espoirs libéraux

Si de nos jours la seconde guerre de Tchétchènie peut sans doute être considérée comme une réussite militaire, et surtout depuis le ralliement d’une part de la guérilla tchétchène au pouvoir, son coût humain et la réputation de l’armée russe va considérablement nuire à l’étranger à l’image d’un président que l’on pensait libéral et démocrate. Mais en pleine guerre d’Afghanistan, qui se soucie vraiment d’un pays qui déclare lui aussi chercher à détruire le terrorisme islamiste ? D’autant plus qu’avant 2004, ses relations avec les Etats Unis et l’Union Européenne restent très cordiales et pleines d’espoirs.

Mais en Mars 2004, Vladimir Poutine est de nouveau élu président de la fédération de Russie dès le premier tour avec plus de 71% des voix. Cette réélection triomphale, liée à la popularité du président à l’époque, et même si des cas de fraudes ont été constatées, empêche quiconque de critiquer sa légitimité. Mais les critiques se font plus sévères en Occident. Poutine et sa philosophie de « la verticale du pouvoir » et de « dictature de la loi » font craindre un retour de l’autoritarisme en Russie. Au contraire, pour une bonne part de la population, cela signifie le retour à l’ordre après une décennie de troubles sociaux et économiques très graves sous Eltsine, même si pour cela le pouvoir du Kremlin s’épaissit de jour en jour. Poutine n’a t-il pas mis fin à la dictature des oligarques, haïs par la population et qui étaient les véritables dirigeants de la Russie des années 90 ? N’a t-il pas mis fin aux insurrections régionales et à la trop grande visibilité du crime organisé dans les rues ? Aussi reste t’il encore très populaire.

L’un des premiers actes forts de Poutine a en effet été la véritable mise au pas des Oligarques. Placé au pouvoir en grande partie grâce à leur aide, il s’est ensuite révélé plus malin qu’eux (cela n’est pas sans rappeler un certain président français du 19ème siècle) et leur a désormais averti que l’intérêt national et étatique prônaient sur leur liberté personnelle et leur gigantesques fortunes. Soient ils étaient fidèles au Kremlin et ne se mêleraient plus de politique, confiaient leur entreprises phares au contrôle de l’Etat, soit la justice se chargerait de retrouver les chemins détournés qui leur ont permis d’amasser pareilles fortunes en si peu de temps. Dans un pays qui a connu le chaos économique une bonne dizaine d’année, il était évident que ces fortunes n’étaient pas entièrement légales. Certains ont donc décidés de soutenir Poutine, ou du moins de se plier aux exigences du Kremlin, tandis que d’autres comme Khodorkovski étaient décidés à garder leur voix dans la politique et l’économie du pays. Il n’a pas été difficile de trouver des irrégularités dans la fortune de l’ancien patron de Ioukos. Sa société nationalisée et sa peine très lourde ont données un avertissement aux autres, comme Abrahamovitch et Berezovski qui ont choisit Londres comme nouvelle patrie. Le Kremlin venait de détruire son plus grand contre pouvoir. Désormais, en plus de la loi, l’argent est de son côté.

Khodorkovski : symbole des déviances des années 90 ou chantre de la liberté d’expression selon les avis.

Mais les atrocités commises par certaines unités en Tchétchénie (je dis certaines, la plupart des soldats russes n’étant que des conscrits paumés et signant en Tchétchénie pour augmenter leur maigre solde) sont parfois trop graves pour être ignorées de l’opinion. Et certaines voix dénonçant le Kremlin se font entendre. C’est notamment le cas de la désormais célèbre Anna Politovksaya. Dénonçant les crimes de l’armée russe en Tchétchénie et les atteintes à la liberté de la presse portées par l’Etat, de nombreux médiums ayant dû fermer sous le poids des pressions financières, celle-ci sera paradoxalement peut-être plus connue en occident qu’en Russie, peut être aussi car elle n’y est pas née.

Anna Politovskaia, l’une des nombreuses journalistes assassinés au cours des années 2000. Reste à savoir l’implication d’un pouvoir qui pose pourtant sa légitimité sur un retour de la sécurité en Russie.

Symbole de ce que j’appellerai « l’opposition démocratique» au pouvoir Poutinien, cette journaliste courageuse souffrit de deux grands désavantages. Le premier, la réelle popularité de Poutine à cette période, et enfin, le poids énorme de l’armée sur la société russe. Cette dernière n’aime pas qu’on touche à son prestige national et surtout à son image déjà écornée par sa violence interne (tapez Diedovchtchina sur google). Ce sont d’ailleurs des anciens militaires de Tchétchénie qui ont assassiné la journaliste en 2006. Le commanditaire était sans doute un chef d’unité inquiet sur la publicité des crimes sous son commandement. Toujours qu’hasard ou non, cette mort intervint le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine.

Toujours sur le plan interne, on assiste à une diminution constante des partis d’opposition, que ce soit par des lois exubérantes ou par des pressions financières. Par exemple, une loi promulguée avant l’élection présidentielle de 2008 oblige chaque parti à un avoir un minimum d’élus dans presque toutes les circonscriptions du pays, ce qui, quand vous voyez la taille du pays, n’aide sans doute pas les petites organisations politiques.

Le parti Russie Unie s’est ainsi taillé au fur au mesure un immense empire centralisé autour du Kremlin. Et même si la popularité du parti semble nettement reculer depuis le retour au pouvoir de Poutine et les scandales de corruption et de fraudes qui y sont affiliés, il reste la pièce maitresse de la domination politique du président russe. Nombres de ses dirigeants étaient ou deviennent les patrons des grandes entreprises russes, par exemple.

L’opposition à Poutine :

Avant toute chose, il est nécessaire de réfléchir à deux fois avant de considérer que Poutine a détruit la plupart des libertés gagnées depuis la chute de l’URSS. Aucun Etat n’est en effet en mesure de respecter son contrat social si les organisations mafieuses sont plus puissantes que la police, si le véritable pouvoir n’est pas aux élus mais aux milliardaires ou si l’argent public ne suffit plus à entretenir l’Etat. Si la Russie d’Eltsine semblait sur le papier plus démocratique, elle l’était aussi peut être car elle n’était pas en mesure de contrôler quoi que ce soit. Une preuve parmi d’autres, aucun recensement d’Etat sérieux, chose indispensable pour la levée des impôts ou la prévision de politiques sociales, n’a eu lieu dans les années 90.

D’autant plus que si vous vivez en Occident et que vous ne connaissez pas très bien les arcanes de la politique russe, il y’a très peu de chance que vous fassiez une juste opinion de ce qu’on appelle l’opposition en Russie. J’ai ainsi parlé « d’opposition démocratique » en parlant d’Anna Politovskaya, car celle ci est un cas malheureusement minoritaire dans la vie politique russe. J’ai ainsi découvert avec surprise un jour la une du Monde sur l’opposition russe, qui « souhaite un changement démocratique » et où la photo affichait une multitude de drapeaux noirs, blancs et ors. Pour information, ce drapeau est celui de l’ancien empire russe et le symbole de l’opposition ultra nationaliste. Celle qui veut par exemple supprimer la citoyenneté russes aux Juifs de Russie et aux Caucasiens, celle qui rêve de reconquérir une partie de l’Ukraine et de l’Asie Centrale. C’est cette opposition qui est la plus active et qui fait parfois la une de nos quotidiens français. Une règle générale à savoir, quand vous vous regardez un reportage ou lisez un article sur la Russie, reconsidérez toujours le propos. Les clichés ne sont jamais totalement balayés en école de journalisme.

Drapeaux rouges et nationalistes flottent pour une fois ensemble face à Russie Unie. Mais peuvent-ils apporter autre chose au pouvoir qu’une contestation ? Rien n’est moins sûr.

Ainsi le principal parti d’opposition russe est le Parti Communiste. Tout le monde connait la propension de ce dernier à apporter des nouveautés dans le respect des droits et de la liberté individuelle, spécialement dans un pays ou il a écrasé l’opposition pendant plus de 70 ans. De plus, les partis d’oppositions passent plus de temps à se faire violence entre eux plutôt que de critiquer le pouvoir. Diviser pour mieux régner comme on dit. Mais le pouvoir n’a pas besoin de se forcer, tant les querelles sont profondes entre Ultra nationalistes, nationaux bolchéviques, communistes orthodoxes, démocrates de Yabloko et autres mouvances plus réduites.

Autre drôlerie de la vie politique russe, ne vous fiez pas forcément au nom des partis. Le parti libéral démocrate russe, malgré son nom, est à l’extrême droite de l’échiquier politique et promet le retour d’un Etat encore plus fort et plus nationaliste. Certains journalistes ironisent d’ailleurs justement sur sa nécessaire reconversion en National-Socialiste, titre qui colle bien mieux avec les propositions de ce parti. Et ceci n’est pas un trait d’humour ou un point Goodwin, certains points du programme sont par exemple la reconquête des anciennes républiques soviétiques, la rupture de tous les liens avec les Etats Unis, le rétablissement de la peine de mort, la prison pour les homosexuels, le tout ajouté à un programme d’éducation nationale à faire pâlir Jdanov.

Néanmoins, il existe bien une réelle volonté en Russie de changer de manière plus démocratique la politique Russe. La génération née des années 90 et son réseau Internet permet aux pétitions dénonçant la corruption de circuler ou aux mouvements alternatifs de se faire connaître. Mais l’un des problèmes de cette génération qui est la mienne est son peu de poids démographique. En raison de la chute dramatique des naissances dans les années 90, les jeunes de mon âge sont proportionnellement moins nombreux qu’en France ou ailleurs. Par ailleurs, leur goût pour les séries américaines, leur intérêt pour l’union européenne et la liberté d’Internet en Russie (c’est le seul véritable média indépendant russe) ne suffisent pas à compenser un profond désintérêt de la politique pour beaucoup. Nombreux sont en effet les russes qui ne parlent pas politique tout simplement car pour eux la vie continue. Qu’elle soit influencé par Poutine ou non.

Le blogueur Alexei Navalny, chantre de l’anti corruption russe. Symbole d’une nouvelle génération encore très peu engagée en politique.

La politique est pour beaucoup de russes un lieu à part que l’on ne peut influencer par sa propre action. Ils rejoignent ainsi peut-être sans sans rendre compte les grandes problématiques de Tolstoï et de Dostoïevski sur l’impuissance de l’homme à agir sur le cours de l’Histoire, à subir un contexte plutôt qu’à interagir avec lui. « S’il y’a bien une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. » écrivait ainsi ce dernier. La résignation est malheureusement le lot de beaucoup de citoyens. C’est une part de l’âme russe paraît-il.

Et d’ailleurs, qui est apte à remplacer Poutine ? Si beaucoup de russes aimeraient voir le maître du kremlin changer, ils ne voient aucun leader capable de rassembler les russes comme il a pu le faire ou de cimenter l’opinion sur certaines questions. Le charisme de Ziouganov, chef du parti communiste, n’est ainsi pas à la hauteur des ambitions de Poutine ou même de sa popularité envers la gente féminine. Le président jouit par ailleurs d’un appareil de publicité très puissant, et il aime volontiers alterner publiquement entre l’image d’homme fort ou de défenseur des plus humbles comme de mère nature. Certains parleront de culte de la personnalité, mais rassurez vous, aucune affiches de ce dernier dans les rues, même pas dans sa ville natale. Brejnev n’a que trop suscité la moquerie pour que Poutine aille plus loin. Sachez juste que si l’on parle de politique à la télévision, vous risquez d’avoir 90% de la diffusion sur l’efficacité et la détermination de Vladimir Poutine, une image de ce dernier en costume impeccable ou torse nu accompagnant le décolleté de la présentatrice (un article sur les femmes russes s’impose également).

Poutine se représente comme un président sportif et musclé, champion de Judo et en pleine santé. L’inverse de l’image d’Eltsine, en somme.

L’opposition se retrouve ainsi condamnée à des actions d’éclats comme des manifestations, la dénonciation des fraudes en investissant les bureaux de votes ou même par des prières punks. Si ces dernières montrent l’existence indéniable de contre voix à Poutine, elles ne permettent sans doute pas de mettre son pouvoir en jeu, tant les facteurs précédemment cités jouent sur la stabilité du pouvoir russe pour le moment.

En politique extérieure : le retour de la puissance russe

Au cours des années 2000, Poutine est de plus en plus conscient des nouvelles forces de la Russie. Si celle-ci hérite des années 90 d’une corruption très répandue et d’un déclin démographique évident, le président russe va s’efforcer de redonner aux russes une part essentielle de leur identité nationale : la fierté. Littéralement dopée par la flambé du prix des matières premières et la ruée d’investisseurs en Russie, l’économie permet désormais à Vladimir Poutine de redresser le prestige militaire et diplomatique du pays après 10 ans de faiblesse insupportable pour beaucoup de russes, plus encore que les pénuries alimentaires des années 80. L’idée de fierté et de puissance est un véritable moteur de l’Histoire russe, et Poutine l’a bien compris.

Poutine lors d’exercices militaires en Mer du Nord.

Le redressement du budget militaire s’accompagne d’initiatives diplomatiques de plus en plus importantes avec les puissances hostiles à Washington, comme la Syrie, l’Iran, la Chine ou le Venezuela. Après son véto à l’intervention en Irak en 2003, c’est la goutte d’eau en trop pour les USA qui accentuent leur efforts pour mettre au point le programme d’Initiative de Défense Stratégique. Officiellement destiné à contrer de possibles missiles iraniens, la Russie, encore première puissance nucléaire mondiale, voit d’un très mauvais œil l’installation de telles bases dans d’anciens pays satellites (Pologne et République Tchèque). Les discours de Poutine se font de plus en plus offensifs, et le président russe est convaincu que seul l’avénement d’un monde multipolaire peut contrecarrer l’hyperpuissance américaine. Voilà pourquoi la Russie s’oppose systématiquement à toute initiative américaine ou occidentale à l’Otan. La Russie n’est plus une superpuissance, mais son pouvoir de nuisance internationale est encore très fort. Elle pèse de tout son poids pour stopper l’expansion de l’Otan et les interventions de celle-ci. Si quelqu’un se demandait si les raisons du soutien à Assad n’était qu’économique, voilà un début de réponse.

Le paroxysme de la peur d’un retour à un état de guerre froide sera atteint en août 2008. En plein jeux olympiques, la Russie décide de riposter aux escarmouches Géorgiennes en Ossétie du Sud et envahit une bonne part du territoire de la Géorgie. Un pays pro occidental, désireux de rentrer dans l’Union Européenne, armé et équipé par les Etats Unis et Israël, vient de se faire corriger sévèrement par son ancien colonisateur. Au milieu de la trêve olympiques et en pleine campagne présidentielle américaine, le message est fort. « Russia is back ».

Bien qu’il serait faux d’affirmer que la Russie dispose du pouvoir de l’Union Soviétique, son influence internationale n’a fait que se renforcer, et l’attitude de ses dirigeants s’est affermie avec elle. Adieu l’entente amicale avec les Etats Unis et l’Europe au début des années 2000, l’intérêt prime sur la morale et personne ne peut donner de leçons à la Russie sous peine d’une sévère réprimande publique :

[http://www.dailymotion.com/video/xfe45c_sommet-de-l-union-europeenne-derapage-verbal-de-vladimir-poutine-sur-la-tchetchenie_news]

Néanmoins, un fait intéressant et nouveau pour la Russie, Poutine semble de plus en plus enclin à aligner sa politique extérieure sur son opinion publique. La population est inquiète de l’islamisme Tchétchène ? Matons le une bonne fois pour toute. L’Otan est un symbole de l’Occident ? Alors concentrons notre politique extérieure sur ses ennemis. Ce soucis de donner un nouveau prestige à la Russie apparaît autant comme une nécessité sécuritaire pour un pays si riche en ressources, qu’un moyen de renforcer sa popularité en se concentrant sur un point important pour l’intelligentsia russe depuis au moins Pierre le Grand : le poids sur l’échiquier international.

La Russie dispose d’énormes atouts sur ce dernier plan, mais elle est consciente qu’elle ne peut plus dominer le monde comme elle a prétendue le faire. Le messianisme orthodoxe puis communiste ne sont plus les moteurs de la politique étrangère russe. Elle se concentre prioritairement sur son espace proche, et défend becs et ongles ses positions dans ses dernières, comme l’a montrée l’opération en Géorgie. Ajoutons à cela ses relations de plus en plus fortes avec les pays en voie de développement, comme au sein des Brics, et vous obtiendrez une puissance en voie de renouvellement stratégique, décidée à orienter le monde aussi bien qu’elle le pourra. Elle prône la fermeté tout aussi bien que la coopération pour parvenir à ses fins.

Où va la Russie de Poutine ?

Au delà des initiatives extérieures, la politique interne de Poutine s’applique à rassembler les russes autour d’un ordre garanti par l’Etat, d’une économie plus contrôlée et d’un nouveau patriotisme. Même si les opposants à Poutine critiquent sa main mise personnelle sur l’Etat, cette main mise sera démontrée une nouvelle fois par son retour au pouvoir suprême en 2012. Poutine était sans aucun doute resté en sous main le vrai leader du pouvoir, grossièrement dissimulé par son rôle de premier ministre. Medvedev n’apparaissant que comme un Dauphin. Grâce à une modification de la constitution en 2007, le mandat du président ainsi que ses pouvoirs se sont élargis, donnant à Vladimir Poutine la possibilité de rester au pouvoir jusqu’en 2024 si les urnes le permettent.

Cependant, l’image de ce dernier mérite d’être nuancée, Poutine est un autoritariste, mais il est loin d’être un dictateur. Même s’il est peut-être bien plus loin d’être proche du peuple que ses apparitions le laissent croire, et autant concerné par son pouvoir personnel que le prestige de la Russie. La fermeté politique et la publicité d’Etat sans sans doute pour lui et pour beaucoup de russes le meilleur moyen de mener un pays aussi vaste et complexe que le leur. Le président Russe est à l’image de la politique extérieure qu’il a façonnée au cours des dernières années : c’est un pragmatique. Prêt à prendre ici et là tout ce qui est bon pour lui et la poursuite de sa politique, qu’il s’agisse de mesures liberticides ou de la promotion de l’état de droit en combattant la corruption, de parades militaires tout autant que dans de chaleureuses rencontres diplomatiques.

« Le Prince » de Machiavel reste encore et toujours un livre moderne.

La réaction du président russe devant le courrier d’une de ses admiratrices lors de la Saint Valentin. Qui a dit qu’il n’avait pas de coeur ?

La vraie question est encore une fois qui peut succéder à Vladimir Poutine ? Medvedev s’est révélé trop timide dans ses réformes et trop peu influent face à Poutine pour pouvoir un jour porter une alternative viable au sein de Russie Unie. Le parti, bien qu’encore majoritaire au sein de la Douma, voit fondre ses adhérents à mesure que l’on découvre tous les scandales électoraux dans lequel il est impliqué, notamment lors des dernières élections législatives. Mais Russie Unie est malgré tout encore assez forte pour régner, il est clair qu’aucun autre parti ne peut la remplacer du jour au lendemain.

Le PC, première force d’opposition, diminue à chaque élection à mesure que la démographie joue son rôle implacable (les électeurs du PC étant généralement assez âgés…), et les partis ultra-nationalistes jouent à une surenchère patriotique sans pour autant être capable de trouver un leader capable de les réunir. Les oppositions libérales ou démocratiques sont quant à elles les cibles de toutes les autres formations politiques, et elles sont énormément divisées entre courants occidentaux, patriotes modérés, sociaux démocrates ou libéraux. Les figures les plus connues de cette mouvance sont ainsi des blogueurs, et par ce fait, sans grand pouvoir électoral… Tous ces facteurs rajoutés à un dépolitisation d’une part de la population me font croire que Poutine restera encore quelques années au pouvoir. D’autant plus si l’économie continue à soutenir la croissance de la classe moyenne russe, comblée par les années Poutine.

Malgré la crise économique de 2008, l’économie russe sous Poutine s’est développée d’une façon considérable, en grande partie grâce à la nationalisation des entreprises gazières et pétrolières. En témoigne ici le PIB par habitant, à comparer avec les années Eltsine.

Quel sera le rôle donnée à la Russie par Vladimir Poutine dans le monde ? Se rapprochera-t-elle d’un consortium de puissances ou prônera-t-elle encore et toujours sa spécificité identitaire et géographique ? Sera-t-elle aussi bornée dans la défense de ses alliés au risque de perdre en influence, comme la crise Syrienne tend à le démontrer ? Continuera-t-elle à prôner un multilatéralisme anti-américain ou s’inclura-t-elle vraiment dans le jeux international ?

On peut ainsi considérer la récente adhésion de la Russie dans l’OMC comme un pas supplémentaire de l’implication de ce pays dans le réseau mondial, lui qui a toujours été fermé au cours de son histoire. Mais la Russie y cherche t-elle autre chose que de simples profits financiers ? Respectera-t-elle ce qu’on lui impose ? Il faut par exemple considérer sa place au sein du Conseil Européen des Droits de l’Homme, si c’est d’elle que sortent énormément de plaintes, elle s’est par ailleurs toujours efforcée d’y garder sa place en respectant au possible ses arrêts. Paradoxal, comme l’est la culture politique de ce pays.

Ce qui est sûr, c’est qu’une part de l’avenir de ce grand pays continuera d’être joué entre les murs du Kremlin. Le monde s’ouvre et la population russe y accède très aisément, mais elle n’a pour l’instant jamais su saisir cette opportunité pour décider de son propre destin. La figure de l’autorité et de l’identité nationale sont pour l’instant toujours plus fortes que les influences extérieures. Partisan de l’ouverture économique de la Russie mais aussi fabricant d’un nouveau sentiment national russe, Poutine oscille entre le modernisme de Pierre le Grand et le conservatisme pan russe de Nicolas Ier. Ce nouveau tsar du 21ème siècle alterne sans cesse entre une image rassurante ou de fermeté, de protecteur ou de conquérant. A l’image parfois de son engagement pour la nature ou des caricatures d’ours russe qui lui souvent affublées.

Poutine a déjà écrit une part de l’Histoire de son pays, et il continuera sans doute à le faire au cours de la prochaine décennie. Mais ce que l’Histoire russe a pu nous apprendre, c’est qu’elle n’est jamais sans surprises.

Vladimir Ier, empereur de la fédération de Russie. Mais personne ne lui connaît encore d’héritier direct.

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L’Obchechitié, l’auberge communiste

L’automne s’est à peine installé que l’on nous promet déjà de la neige pour la fin du mois. Mais fort heureusement, le chauffage de mon appartement fonctionne déjà à plein régime, à tel point qu’il me faut ouvrir la fenêtre la nuit pour ne pas mourir noyé dans ma sueur. Passons sur cette affreuse image et sur le manque criant de logique écologiste en Russie pour revenir sur le point le plus important : oui, je vis désormais en appartement. En colocation, plus précisément.

Ceci est un régulateur de chauffage en Russie. Non, ici on ne peux pas le baisser. Vous avez dit « Ecologique » ?

L’avantage premier de ce nouveau logement est le temps de transport ainsi gagné. Adieu les longues heures debout dans le trolleybus à lutter contre un endormissement qui serait fatal (si vous ne voulez pas rater votre arrêt). Ma propre chambre dépasse les 20m2, sans compter le balcon, pour un prix tout à fait respectable grâce aux 3 autres chambres occupées. Mais il m’arrive parfois d’être un poil nostalgique de ma précédente résidence étudiante, et surtout de ses habitants. Néanmoins, j’ai toujours toujours une clé et un lit là bas, si je me sens véritablement en manque de mon ancienne douche à l’italienne.

Ces résidences étudiantes russes portent le doux nom d’« Obchechitié ». Elles sont tout autant des icônes de la vie universitaire que nos cartes bleues et dorées d’étudiants. En effet, elles permettent aux étudiants russes et étrangers de se loger à des prix très modiques. Le confort est une donnée aléatoire, tout dépend en effet de la date de rénovation de l’immeuble ou des efforts que l’administration de l’université a pu y apporter pour améliorer son image. Ainsi, je l’avais déjà écrit, j’ai été très surpris par la modernité et le confort de celle ou j’ai été logé rue Chevchenka.

La magnifique carte étudiante, qui vous offre la gratuité ou des réductions sur nombres de billets et d’achats.

Mais avant de parler de ma propre expérience, je me permettrai de citer, presque mot pour mot, les différents discours que l’on m’avait tenu sur ces résidences. Ainsi, j’avais eu l’occasion de parler avec une charmante française qui avait fait l’expérience des Obchechitiés de Saint Petersburg à la fin des années 80, autant dire à la pire période possible pour vivre confortablement en Russie.

« Mais tu sais, le pire, ce n’est pas le froid, ce sont les cafards ».

Ah bien oui, comme ça, on est tout de suite plus rassuré, non ? Si vous n’êtes pas atteint par la morsure du froid, ce sera par celle d’une bestiole rampante. Le récit plus qu’authentique qui a suivit insistait notamment sur l’inhérente lenteur et l’inefficacité de l’administration, mais aussi sur le manque de produits occidentaux, voire sur le manque de tout. Il faut dire que l’économie soviétique de l’époque ne brillait pas par sa productivité et sa capacité à assurer la diversité du marché. Après tout, les pommes de terres, ça nourrit son homme, pourquoi vouloir de la viande en plus ?

Même si le dernier point sur la nourriture des années 80 est très exagéré (les difficultés économiques seront pire à la chute de l’URSS), voici ce dont souffre encore aujourd’hui l’image du logement en Russie. Exigu, peu confortable, et surtout signifiant la fin de la vie privé.

Je m’explique. Suite à la révolution et à l’exil de nombres de familles, la fin des privilèges de la noblesse et aux politiques d’expropriations, de nombreuses grandes propriétés furent nationalisées et mises à la disposition de nombreuses familles très modestes. Les cuisines, les salles à manger ou les toilettes étant communes, seules les chambres permettaient d’avoir un peu d’intimité en famille, pour peu que l’on n’y soit pas trop nombreux ou que les murs soient assez épais. On appelle cette répartition communautaire de grands appartements : « Kommunalka ». Ce système a longtemps été le quotidien pour de nombreux russes, en particulier à cause des manques de financement au début de l’URSS, ou pendant la guerre et son flot de déplacés, aussi bien qu’à cause de l’exclusivité des meilleurs logements pour les membres les plus honorables du parti.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je vous recommande l’album photo, voir le film, de Françoise Huguier sur les Kommunalkis de Saint Petersburg. Ou plus simplement quelques extraits du Docteur Jivago.

L’Obchechité tient un peu de la même logique, à ceci près qu’il concerne les étudiants. Il s’agit en général d’un grand appartement divisé en plusieurs chambres communes (généralement 2 ou 3 personnes par chambres), et avec pour point central une cuisine commune ou les discussions et la cuisson des soupes hivernales vont bon train. En résumé, on pourrait dire que c’est un bâtiment entier ou tout le monde vit en collocation, même dans sa chambre. En plus d’une économie de place certaine, ce système était idéologiquement l’idéal pour une société qui se voulait de tout partager et de promouvoir le vivre ensemble. Pourquoi s’embêter d’une fête des voisins comme nous avons en France, alors qu’ici les voisins vivent chez vous ? Ils sont pas bêtes ces idéologues du parti quand même.

Mais que les plus utopistes d’entres vous se modèrent tout de même, il s’agit encore une fois plus d’une nécessité économique qu’un projet de société réel.

« Et les amis, si on se faisait une petite lecture marxiste léniniste tous ensemble ? »
« Tu voudrais pas plutôt prendre ta douche ? C’est mon tour après. »

C’est de cette manière qu’une étudiante de mon université à Paris m’avait décrit son Obchechitié de l’année dernière : conviviale, jeune, et surtout multiculturelle avec l’affluence désormais d’étudiants étrangers. Même si les quelques soucis du quotidien (comme parfois une unique douche et toilette pour plus de 6 personnes) et les règlements frustrants, comme la supposée fermeture aux visiteurs après 23h, venait parfois pimenter la douce vie des dortoirs étudiants. En un mot comme en cent, une expérience typique. Surtout depuis que la reprise économique russe a coïncidé avec la disparition des cafards. Qui a dit que l’extraction du pétrole était mauvaise pour l’environnement ?

Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir mon obchechitié, rue Chevchenka. Il s’agirait plus d’un hôtel, avec cuisine incluse, qu’une résidence étudiante classique. Deux par chambres et avec un confort tout de ce qu’il y’a de plus européen. J’ai déjà pu la décrire au cours de mes derniers articles, et je ne m’attarderai donc pas. Tout juste puis-je dire que nous avons sacrifiés un rêve de pleine vie en communauté au profit d’un matelas plus confortable que nos collègues de Kapintaskaya. Le capitalisme et son confort petit bourgeois ont finalement atteint la Russie, et même ses étudiants.

Car oui, c’est une réalité, l’économie de marché semble changer beaucoup de choses en Russie. Les résidences étudiantes sont de plus en plus confortables et personnelles, et les transports en communs cèdent la place aux grosses berlines allemandes. Mais je peux néanmoins affirmer sans grands risques que la mentalité des russes ne changera pas du jour au lendemain, pas plus que leur vision du monde. J’en veux pour preuve que lors de notre tout premier soir, mon colocataire et moi avons entendu frapper à notre porte. Un de nos jeunes voisins venait se présenter, et comme disent les russes « давайте познакомимся » ; faire connaissance. Je crois donc que l’esprit des Obchechité perdura, même si, en suivant l’utopie inverse, chacun aura peut-être un jour sa propre douche à l’italienne.

Néanmoins, malgré le chauffage, il m’est impossible de regretter le fait d’avoir ma propre chambre si proche du centre, à seulement 5 minutes en métro. D’autant plus que nous nous sommes débarrassés des si aimables gardiennes de l’entrée et que nous avons largement gagné en mètres carrés. Et puis, vous l’avez compris, vivre en Obchechité est aussi et surtout un état d’esprit. Et partager sa douche avec trois colocataires, comme c’est toujours le cas dans mon appartement, continue à vous faire garder le rythme. Le rêve communiste en moins, peut-être.

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Ecriture en cours (bis)

Bonjour à tous,

Après une semaine assez dure, entre déménagement et premières fièvres, me voilà enfin de retour avec deux articles en cours de bouclage.

Donc je rassure, non, je ne suis toujours pas mort malgré la rigueur automnale et le changement d’environnement, et vous pourrez bientôt vous régaler de nouveaux commentaires (l’un deux fera pas mal réagir les russes je pense…) sur notre vie dans la Palmyre du Nord.

Néanmoins, je ne vous laisse pas sans rien. Profitez de l’agrandissement de la page « bouillon de culture » et d’une cinquantaine de nouvelle photos.

A très bientôt.

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Les dix commandements de la vie Russe

Reconstitution assez fidèle de ma propre personne après avoir bouclé cet article. Notez bien la barbe après des heures d’analyse du quotidien.

         L’adage déclare qu’à Rome, il faut faire comme les Romains. Les panneaux publicitaires ici vous incitant à adopter l’accent pétersbourgeois ou à devenir un supporter inconditionnel du Zénith ne sont pas là pour vous indiquer le contraire. Tout comme Moïse descendant du Sinaï (en toute modestie donc), je me permets de vous donner les quelques commandements essentiels qui gouvernent notre vie ici.

I: Le russe, tu parleras

C’est autant une question de politesse que de survie. Il est en effet rarement possible de se faire comprendre dans la langue de Shakespeare par les serveurs du premier café venu ou à l’office du métro. Parler en russe, même ne serait ce que quelques mots, vous ouvrira presque immédiatement la compréhension et la reconnaissance des âmes susceptibles de vous aider. Ou alors un large sourire selon votre accent. Savoir lever son verre ou se présenter en Russe incitera presque toujours la sympathie : vous n’êtes finalement pas qu’un simple touriste.

Même si les étudiants de notre génération ont un anglais bien plus que respectable (et parfois un français presque sans reproches), savoir demander son chemin ou un big mac à la manière de Pouchkine s’avère plus que nécessaire. Bon, on ne vous demande pas non plus de faire des alexandrins, hein. Vous êtes ici pour apprendre, quand même.

II : La patience, tu apprendras.

J’ai hésité à le porter comme le sacro saint des commandements en terre russe. Car oui, de la patience, il vous en faudra. Patience lorsque vous restez debout dans les transports en commun, patience lors de vos divers entretiens avec tout ce qui approche de près ou de loin à la bureaucratie, patience lorsqu’il s’agit d’attendre votre carte d’étudiant, patience lorsqu’il s’agira d’apprendre les innombrables déclinaisons et subtilités de la langue russe, patience enfin lorsqu’il vous faudra attendre la levée des ponts à l’aube pour pouvoir rentrer dormir dans votre douce résidence étudiante le dimanche matin. Bref, finalement, si ils vous faut attendre plusieurs semaines pour un tampon sur une carte, c’est peut être aussi parce que l’employé de votre faculté a aussi appris qu’il faut respecter le temps.

III : La « Boubouchka », ta place de bus tu lui donneras.

S’il ne devait manquer qu’une seule sainte sur les splendides icônes orthodoxes, c’est bien celle là. Personnage emblématique de la société, cette retraitée débordante de bonhomie et de « smetana » (crème à 90% de matière grasse) représente à elle seule un trait culturel. Ah, et pour la bonhomie, je plaisantais, ça n’est malheureusement pas toujours le cas.

Grand mère qui a vécue les queues interminables de l’époque soviétique, la disparition d’un pays, la dévaluation du rouble une bonne centaine de fois et les récits des guerres tchétchènes, vous ne représentez pas grand chose face au bon mètre cinquante de cette grand mère souvent affublée d’un voile à fleur. Non seulement recueil de la mémoire collective russe (certaines ont survécus au siège de Leningrad), mais aussi garante de l’ordre de la société (ce sont souvent elles qui gardent les petits enfants), vous leur devez un respect entièrement mérité. Ce respect sacré s’exprime quasi immanquablement par votre lever au garde à vous pour lui laisser votre place dans les transports en commun, place que vous venez tout juste d’acquérir après trois quart d’heures debout en face d’un névrosé. Normal me diriez vous. Mais ne vous attendez pas dans la plupart des cas à un quelconque remerciement ; c’est un devoir en Russie. Si jamais vous étiez trop distrait ou endormi pour le remplir, vous pouvez compter sur l’intégralité du bus pour vous le rappeler avec un oeil assassin, ou tout simplement par un coup de parapluie bien ajusté de la part de la dite Babouchka.

La Babouchka dans son environnement naturel.
Photographie de Gabin Maugard

IV : Ta consommation, tu maitriseras.

Commandement un peu vaste qui comprends en réalité tout ce qui ne touche pas à la nourriture. Dites vous que les cigarettes sont ici 4 à 5 fois moins chères qu’en France, et tout aussi dangereuses pour la santé. Il est donc souvent fréquent de voir les étrangers doubler leur consommation quotidienne. Il est aussi nécessaire de vous mettre en garde face à la consommation d’alcool. Même si la dose journalière des russes est très largement exagérée (beaucoup ne boivent absolument pas), ne négligez pas la résistance de ceux qui en consomment, ni la facilité de s’en procurer. Partir en soirée nécessitera toujours votre vigilance si vous ne voulez pas perdre trop d’années de votre vie ou tout simplement vous retrouver sur un banc à l’autre bout de la ville. L’hospitalité et la convivialité des soirées russes ne doivent pas vous faire oublier que si l’âge moyen des hommes ici est en dessous de la barre des 60 ans, ce n’est pas un hasard. Mais le rythme pour s’amuser est assez facile à prendre, vous apprendrez de toutes façons très vite vos limites face aux cadets militaires qui vous invitent à leur table.

Voilà, c’était mon coté « papounet en soirée ».

V : La police, tu éviteras.

Non, la Russie n’est pas un état en guerre ou les seigneurs mafieux lancent leurs troupes à l’assaut des rues dès la nuit tombée. Désolé de détruire certaines peurs des plus ignorants ou des plus prudents à l’annonce de votre départ en Russie. L’ordre règne ici depuis l’arrivé au pouvoir de Vladimir Poutine, et votre statut d’étranger vous protège théoriquement de tout trafic. Néanmoins, il est fortement recommandé de vous promener uniquement avec des photocopies de votre passeport et visa. Pourquoi ? Car si jamais vous étiez trop visibles avec votre veste canadienne fluo et votre sac de randonnée tout juste sorti de la soute de l’avion, il est possible que la maréchaussée vous interpelle pour n’importe quelle raison, et puisse vous demander votre passeport, au seul motif d’une infraction imaginaire. La loi russe autorise en effet la police à interpeller n’importe qui, et cela est souvent mis en pratique pour ne vous rendre votre précieux passeport qu’en échange de quelques billets. La Russie préfère en effet investir dans de grandioses parades militaires plutôt que dans la réévaluation du salaire des fonctionnaires. Cette sale habitude née des terribles années 90 à tendance à disparaître, mais la corruption reste encore un fléau endémique de l’économie russe.

Pour vous en prévenir, ayez juste l’air naturel, russe, ne regardez pas les fonctionnaires à haute casquette avec un air d’interrogation quelconque, et gardez vos précieuses photocopies sur vous. Si vous montrez ces dernières ou la carte d’enregistrement de votre consulat, vous aurez le droit de vous repaître du regard déçu du vil traître à son devoir. D’une manière générale, comptez plus sur votre consulat que sur l’aide des policiers russes, dont la popularité dans la population est à la hauteur de leur efficacité.

Ai-je vraiment besoin de commenter cette photo ? Bon je vous rassure, je ne l’ai jamais vu de mes yeux.

VI : Ta politesse, tu réguleras.

Bizarre comme règlement, non ? Et pourtant, nombres de boutiques russes n’ont pas encore compris qu’un sourire ou un simple bonjour peut parfois aider à fidéliser la clientèle. La société de consommation et son sourire obligatoire pour le moindre déodorant n’existent que depuis peu ici, et la plupart des personnes de plus de 30 ans ne daigneront même pas adresser une quelconque salutation à la caissière de leur épicerie habituelle. Ne vous étonnez donc pas si le contrôleur de bus ne vous regardera nullement lorsqu’il s’agira de vous acquitter de votre titre de transport ou si vous n’aurez droit qu’au regard bovin et autoritaire des personnes à qui vous tenez la porte à la sortie des halls du métro. Néanmoins, paradoxe russe, pour peu que vous tentiez une approche courtoise, votre interlocuteur se sentira obligé de vous répondre poliment. En somme, soit on fait tous la gueule, soit on montre tout de même que l’on est civilisé lorsque quelqu’un vous adresse un remerciement. Il faudra vous faire à ce style nettement plus oriental qu’européen. En toute circonstance, et particulièrement face à l’administration, restez courtois et polis, mais ferme. Le sourire est souvent quelque chose qui se mérite en Russie, et que l’on ne réserve qu’aux connaissances.

VII : Dans l’escalator du métro, à droite, tu te tiendras.

Ca n’a l’air de rien comme ça, mais c’est tout de même un bon conseil à prendre. Les stations de métro sont ici creusées si profondément qu’il vous faut quelques bonnes minutes avant d’accéder au métro proprement dit. Si vous n’êtes pas pressés, tenez vous bien sur votre droite. Aux heures de pointes, si jamais lors d’une conversation avec vos congénères vous vous mettez devant le passage des personnes moins détendues que vous, au mieux, vous récolterez une petite injure, au pire vous finirez écrasés sous le flot de travailleurs du matin ou désireux de rentrer au foyer. Bref, une bonne astuce si vous voulez évitez les coups de coudes ou finir en « Blini ».

Aux heures de pointe, ce charmant couloir se transforme en un joyeux amalgame de sprinteur et de foule passive. Un magnifique cocktail.

VIII : Les distances, tu comprendras.

Ce commandement est à relier avec celui concernant la patience. Vous habitez dans le plus grand pays au monde, et vous le ressentez parfois. Si de votre logement à Saint Petersburg vous voulez planifier un voyage à Moscou, sachez tout de même que vous ne parcourez pas moins que la France du Nord au sud. Ne croyez pas que prendre votre R5 pour passer le week-end à la montagne est une chose accessible ici. De plus, avec votre budget d’étudiant, prendre l’avion pour rendre visite à vos connaissances à Vladivostok s’avèrera difficile. Vous privilégierez donc le train pour parcourir cet immense territoire, pour peu que votre emploi du temps parsemé de lectures vous l’accorde (et oui on bosse ici). Vous connaitrez donc la joie des couchettes russes et des trajets de plusieurs jours si jamais vous voulez dépasser l’Oural ou découvrir le Sud Russe. Après un bon transsibérien, comme le trajet d’une heure et quelques de votre résidence étudiante à votre faculté vous semblera aussi court que le dernier chrono d’Hussein Bolt. Et pour ceux qui voyagent hors du fuseau horaire GMT +3, qu’ils n’oublient pas que tous les départs des trains russes sont fixés à l’heure de Moscou. Oui, tous. C’est ça l’héritage de la centralisation soviétique dans un pays qui compte encore 8 fuseaux horaires. N’oubliez pas de prendre de la lecture et réglez donc bien vos montres.

IX : Les chauds et froids, tu t’y feras

Comme je l’ai déjà évoqué, les rafales de vents de la baltique vont font rapidement oublier la douceur de vos vacances d’été. Nous ne sommes encore qu’en Septembre, et déjà la nuit, le thermomètre frôle à quelques degrés près la barre fatidique des 0°c, du moins si le vent s’y met. Même si la température le jour est encore tout à fait acceptable (14 à 16°c environ), il faudra vite vous dire qu’un ciel bleu le matin ne signifie en rien une belle journée. Le temps ici change extrêmement vite, les nuages de la baltique peuvent surgir en quelques minutes et vous faire regretter l’oubli de votre parapluie. Au contraire, le gris peut soudain disparaître et laisser le soleil rendre éblouissant les dômes et dorures des palais le long de la Néva, et vous remémorer tout aussi cruellement l’oubli de votre appareil photo. Ce temps automnal disparaîtra tout de même assez vite au profit du célèbre hiver russe.

Mais ce n’est pas vraiment le temps extérieur qui gène, il suffit d’être bien équipé. Ce qui est dérangeant, c’est l’immanquable chauffage des bus, tramways, métros et bureaux dans lesquels vous rentrez avec votre cardigan prévu pour les quelques rafales de vents croisés dans la journée. Ce passage incessant du tiède au chaud en automne risque d’être de plus en plus difficile à supporter avec l’écart croissant entre la chaleur refermée entre quatre murs et la température des rues qui ne manquera pas de baisser. Les premiers rhumes parmi les étudiants internationaux n’ont pas tardés. Néanmoins, sachez vous entrainer en allant au « Banya » russe, sorte de sauna humide à plus de 80°c, dans lequel il est d’usage de régulièrement se jeter dans une piscine froide ou bien de se rouler dans la neige. Les écarts de température que votre corps subira, parfois près de 100°c en une minute, en plus de vous renforcer le cœur (ou de le stopper net) et vous nettoyer les artères, vous habitueront pour sûr à l’entrée dans un bus surchauffé après un quart d’heure d’attente dans la rue. Vous en rirez même. Et oui, on se marre bien en Russie.

X : Ta ville, tu défendras.

Saint Petersburg est une ville au passé glorieux et ses habitants ne cesseront de vous le rappeler. Capitale de l’empire russe et siège des plus importants mouvements politiques jusqu’au début du XXème siècle, la ville de Pierre rayonne toujours par son poids culturel et sa notoriété mondiale. Aussi, il est de coutume de vous remémorer sans cesse que vous vivez dans la plus belle ville de Russie (titre qui n’est sans doute pas usurpé), la meilleure et la plus chouette d’abord, et que les Moscovites ne sont que des ploucs d’oligarques sans culture. J’exagère à peine le trait des conversations relatives sur la ville, et la rivalité avec Moscou reste encore lieu à beaucoup de discussions de comptoir. Certains vous diront qu’après tout, le Kremlin est géré par des Petersbourgeois et que les habitants de Moscou ont lâchement fuis devant les allemands en Octobre 1941, alors que Saint Petersburg a tenu face aux horreurs d’un siège littéralement épouvantable, et a survécu à la perte de plus d’un millions d’habitants (la plupart par la famine). Si résister près de 3 ans aux Allemands n’est pas une preuve de l’amour de sa ville, qu’est ce qu’il vous faut !

Sans partir dans des notions historiques, les Petersburgeois sont généralement assez fiers de leurs clubs sportifs, notamment au niveau du Hockey sur Glace et au football, ou les joueurs du Zénith sont généralement présentés sous toutes les formes publicitaires possibles. J’ai déjà évoqué en présentation de ces commandements les affiches destinées à vous faire prononcer certains mots à mode de Piter, et des images de citoyens lambdas sont souvent visibles à coté de l’inscription « Les citoyens de notre ville », côtoyant parfois les photos des médaillés olympiques venant de Saint Petersburg. En un mot comme un sens, Saint Petersburg dispose de sa propre âme et d’une fierté certaine, rajoutant au charme de la vie ici. Les billets de monnaie représentent les villes russes, s’il était besoin de vous rappeler la fierté des habitants des grandes cités de la fédération de Russie. Il vous faudra donc comprendre l’honneur de vivre ici si vous voulez pleinement vous intégrez.

En revanche, s’il y’a un point ou tous les russes se retrouvent, c’est dans la défense de la mère patrie. Peu importe qu’ils critiquent largement leur système politique ou leur police, 90% des russes sont fiers de l’être, et le nationalisme d’ici feraient pâlir d’envie certains partis politiques européens. Paradoxe encore, mais nous n’en sommes plus à un près.

  • The End

Voilà qui conclura cette liste des dix commandements principaux que je peux vous conseiller de suivre au bord de la Néva. Il faudrait bien sûr détailler plus précisément le contenu de chacun, et c’est sans doute ce que je ferai au cours de mes prochains articles ; la Babouchka en mérite au moins un à elle seule. Mais j’espère que vous voyez, qu’après tout, ce n’est pas si dur de vivre en Russie.

Bon, je dois vous laisser, j’aimerai bien rejoindre l’entrée du métro avant la pluie. Ce n’est qu’à un kilomètre après tout…

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Ecriture en cours

Bonjour à tous,

Suite à un travail quelque peu intense cette semaine, aux recherches d’appartements et autres débrouilles administratives, « La palmyre du nord » ne sera complétée par de nouveaux articles que d’ici quelques jours (théoriquement mercredi).

Je vous remercie de votre patience, et promis, je ramène quelques anecdotes croustillantes sur cette charmante ville.

A bientôt !

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Atterrir à Saint Petersburg : ou la fin de l’été

            Après un été bien rempli, enfin surtout de chair à saucisses et de boissons caloriques en tout genre, il fut enfin temps de préparer les valises pour la Russie. Je passerai sur le remplissage des 23 kilos maximums accordés par ma compagnie aérienne (sympa pour un an…), mis à part les deux ou trois collants et sous pull Damart. Et oui, déjà, la chaleur de l’été semblait déjà s’envoler avant même mon avion.

Dire que ce voyage n’était pas préparé serait mentir, mais dire qu’il l’était correctement serait de l’exagération : on n’est jamais suffisamment préparé à tomber dans un pays dont vous baragouinez à peine la langue. Le plus drôle serait sans doute la rencontre le jour même avec mon comparse français, oui, celui dont je partage la chambre et la moindre de mes complications administratives. Si si, le jour même du départ, à Orly.

Bref, le vol fut court. A tous ceux qui pensent encore aujourd’hui que rejoindre les plaines russes requiert toujours plusieurs jours de train ou une Panzerdivision, je vous rassure, 3 heures de vol suffisent. Si je devais décrire la première chose frappante en posant le pied sur le sol russe, c’est d’abord la taille de la ville vu du ciel. La seconde chose (frappante) fut la valise de mon voisin d’avion, qui n’avait visiblement pas prévu que les lois de la gravité avaient effectivement cours en Russie, mais bon, passons.

Ce premier choc passé, ce fut le symbole de la fin de deux mois de vacances qui sauta aux yeux, les adieux définitifs à la flemmingite aiguë (frappe 99% des étudiants au cours de l’été) et à la douceur des soirées sur un transat. Ce symbole, c’est le vent de la Baltique. Ce n’est pas ma première fois en Russie, et j’ai déjà pu avoir un goût du vent sibérien au bord du lac Baïkal, mais débarquer en T-shirt de l’avion et devoir immédiatement sortir son sweat-shirt de la valise, ça fait bien plus mal que n’importe quel contrôle du premier semestre…

Ce à quoi nous nous attendions en passant la douane

Néanmoins, ce fut vraiment le seul point sombre au tableau de notre première journée. En effet, dès le poste de douane passé, nous fûmes immédiatement pris en charge par deux étudiantes de notre université, Lena et Lera (toute la nuance est dans la dernière consonne). Les impréparations et les complications pour sortir de l’aéroport que l’on m’avait souvent évoqué disparaissaient tout simplement, évaporées par les pancartes d’accueil des étudiantes. Bon, il est vrai que je commence à être habitué à ce que personne ne sache écrire mon prénom correctement dès que je sors du territoire français. Mais j’apprécie l’effort, promis.

L’accueil russe une fois passé la douane

Nous fûmes aussitôt conduis en taxi vers nos obchechitié (comprenez « résidence étudiante ») respectifs. Mon camarade français et moi furent chanceux, au lieu de nous rendre vers celle de Kapitanskaya (extrême ouest de l’île Vassilievski) nous étions dirigés vers une un peu plus au sud, toujours sur l’île Vassilievski. Pourquoi chanceux ? Celle ci est neuve, toute neuve. Au point que nos chaises n’étaient toujours pas installées et la peinture à peine finie. Lits confortables, douche à l’italienne, cuisine intégrée, accueil chaleureux. Cette année commence bien.

L’autre élève française qui nous accompagnait fut quand à elle emmenée dans les terribles appartements communs de Kapintanskaya, où circulent toutes sortent d’histoire sur les papiers peints défigurés et les baignoires dont personne ne se souvient les avoir vu blanches un jour… Je plaisante bien sûr, la vie à Kapitankaya, bien que moins « occidentale » est tout aussi agréable. Enfin j’espère… Aux dernières nouvelles, nos connaissances y résidant étaient tout du moins en vie. Et nous les avons assurés de toute notre considération dans les 30 prochaines années, s’ils désiraient un jour poursuivre une quelconque société russe pour un non respect des consignes de désamiantage.

C’est bien beau tout ça, mais la ville ?

Cette ville est vraiment gigantesque, si on la compare avec Paris ou nous avons nos habitudes et nos repères. C’est simple, elle est par la superficie la plus grande ville de Russie (et oui, même devant Moscou), 1439 km2 pour être exact. Pour se rendre compte : l’île où nous résidons fait la moitié de Paris intramuros… vous allez me dire, en Russie, on ne manque pas de place. Près de 5 millions d’habitants peuplent cet immense espace.

Parlons un peu de Saint Petersburg et de son histoire. Construit par la volonté d’un seul homme, le Tsar Pierre le Grand, ses premiers bâtiments virent le jour en 1703. Comme l’écrit Pouchkine, « La Néva s’habilla de Granit ». Elle devint la capitale de l’empire Russe en 1712, supplantant Moscou et son kremlin. Pourquoi cette volonté de construire ce qui allait devenir l’une des plus belles villes au monde sur ce qui n’était au début que des marais à perte de vue ? Pierre, qui connait bien l’Europe pour y avoir passé une partie de sa jeunesse, la considère comme un modèle à suivre. Il veut s’en rapprocher, s’en inspirer afin de doter la Russie d’une fenêtre maritime et du prestige qui lui manque encore pour devenir une grande puissance européenne. Cela ne se fit pas sans mal; il aura d’abord fallu vaincre les Suédois pour s’approprier la Baltique et imposer à l’aristocratie moscovite sa volonté d’occidentaliser le pays. Par ailleurs, si cette période vous intéresse, je ne peux que vous conseiller l’opéra Khovantchina, de Moussorgksi, qui sublime la résistance des boyards slavophiles opposés à Pierre le Grand.

La forteresse Pierre et Paul, première construction de la nouvelle cité impériale

Mais encore ?

Devenu en peu de temps le centre culturel et politique de la Russie, les produits manufacturés européens affluèrent en même temps que ses ingénieurs, philosophes et écrivains. Tous vantent le charme de cette ville en pleine naissance. Les plus illustres palais de la ville, perspectives sans fin et dômes en or seront le fruit d’architectes italiens et de charpentiers allemands. Même si son architecture s’inspire des classiques européens, Saint Petersburg se dote d’une véritable identité iconoclaste, ou les cathédrales orthodoxes louvoient avec les palais de marbre et les églises européennes. Son charme ne cessera de s’amplifier avec les nouvelles constructions qui accueilleront les plus grands écrivains russes. Derjavine, Pouchkine, Gogol, Tchékov en passant par Akhmatova ne cesseront d’essayer de traduire sa beauté dans les vers et la poésie.

Combien de merveilles culturelles a vu naître Saint Petersburg ? Les compositeurs Tchaikovski, Rachmaninov et Chostakovitch y ont par exemple composés leur plus belles œuvres. « Piter », comme les habitants surnomment leur ville, verra aussi la naissance de l’opéra et du fameux balais russe, avec le mythique théâtre marinsky. Saint Petersburg sera aussi le lieu de perfectionnement de la peinture russe avec Répine comme symbole. Le musée de l’Ermitage crée par Catherine la Grande s’enorgueilli toujours aujourd’hui de posséder la plus grande collection de peinture au monde et les originaux de nombreuses œuvres de Voltaire et Diderot.

Deux des symboles artistiques phares de Petersburg : l’écrivain Pouchkine peint par Répine.

Bref, vous l’aurez compris, Saint Petersburg fut le cœur battant de la culture russe du XVIII et XIXème siècle. Et aujourd’hui, après des décennies de centralisme soviétique, et même en ayant perdu son titre de capitale politique, Saint Petersburg reste la place favorite des nouveaux écrivains russes et le domicile d’innombrables artistes. Piter se vante toujours de son titre de capitale culturelle de la Russie, et avec raisons. Même si le pouvoir politique se situe entre les murs de briques rouges de Moscou, on se fera une idée de l’influence de la ville en regardant le cursus des élites russes d’aujourd’hui. Une part des ministres russes, et le président Poutine à leur tête, sont effectivement surnommés « le clan des petersbourgeois ». Les deux derniers présidents de la fédération de Russie sont tous deux nées dans la ville des tsars, et ils ont d’ailleurs effectués leur étude dans mon université.

Oui, je ne cache plus mes aspirations à la présidence de la fédération de Russie désormais…

Saint Petersburg est aussi une ville à l’histoire tumultueuse. Elle a trois fois changée de nom au cours du XXème siècle, a vu s’éteindre l’empire des tsars lors de la révolution d’Octobre qu’elle a hébergée, subie les purges staliniennes aussi durement que Moscou, vécue un abominable siège de 872 jours lors de la seconde guerre mondiale (le siège le plus couteux de l’histoire humaine) et a dépérie sous le poids du centralisme soviétique et de la primauté donnée à la nouvelle capitale russe.

Piter est une ville en cours de renaissance, ou l’économie de marché a fait sa grande entrée dans le quotidien de millions d’habitants. Les somptueuses façades des tsars resplendissent à nouveau grâce aux récentes rénovations, après des décennies de laisser aller. La ville est devenue l’un des grands centres du tourisme mondial, a repris une part de son importance économique et compte désormais retrouver le poids culturel qui a fait sa réputation des siècles durant.

C’est dans cette ville en pleine mutation, dans un pays qui l’est tout autant, et qui pourtant garde des traditions et des mœurs séculaires, que je voulais passer une partie de ma vie. Me voilà désormais ici, dans le vent de la baltique, à observer le glorieux passé et l’avenir prometteur de cet ensemble, à contempler Saint Petersburg.

L’été est bel et bien fini.

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« Pourquoi la Russie ? »

        Ah, que de fois nous l’a t’on posé, cette question, à nous autres, jeunes français qui partons en Russie. Qu’elle pourrait aisément se légitimer, toutefois, cette interrogation. En effet, pourquoi partir dans un pays ou le thermomètre fleurte avec les moins vingts degrés dans les mois les plus durs, ou les institutions ne sont que très vaguement démocratiques et qui de plus est réputé pour être économiquement et socialement en retard ? Je ne parlerai même pas des rumeurs européennes sur la cruauté de la mafia russe, l’appétit des ours ou de l’alcoolisme débordant d’une grande part de la population.

Qu’il eu été plus facile de choisir la douceur de l’hiver californien ou les plages de la lointaine Australie, l’hospitalité des pays sud américains ou bien même de trouver un pays ou une part raisonnable de ses habitants comprennent l’anglais. Oui c’est vrai, il faut être un peu masochiste pour choisir une destination qui souffre de tant de préjugés, justifiés ou non.
Après tout, pourquoi choisir la Russie ?

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Tout ceux qui comme moi y sont partis ou viennent juste de s’installer vont répondront la même chose : personne n’y vient par hasard. Ce n’est pas un choix irréfléchi ou aléatoire de destination pour une année d’échange. La plupart d’entre nous sont simplement attirés, parfois pour une raison inexplicable, par ce grand pays. Choisir cette destination peut paraître tout aussi absurde qu’un Tsar jetant la baïonnette d’un de ses soldats à terre, et déclarant qu’ici se tiendrait sa nouvelle ville. Ainsi est née Saint-Pétersbourg, ainsi certains trouvent qu’aller en Russie est une évidence tout aussi simple.

Churchill, toujours adepte de bons mots, avait ainsi brillamment résumé la complexité et l’attrait hypnotique de cette culture. La Russie, disait t-il, « est un rébus de mystère enveloppé au sein d’une énigme ».

Passons sur cette définition churchilienne, mais il faut tout de même avouer qu’il est très dur d’analyser et de comprendre les aléas de l’histoire russe et de son peuple avec notre regard occidental. Pourquoi ce pays est-il aussi paradoxal ? Pourquoi le plus grand pays du monde est aussi l’un de ceux qui manque le plus d’ouverture océanique et diplomatique avec le reste du globe ? Pourquoi après des siècles d’autoritarisme, la politique russe semble parfois replonger dans des lois de plus en plus liberticides ? Comment le pays qui a vu naître Pouchkine, Tolstoï ou Pasternak est aussi celui qui a inventé les premiers centres de rééducation et les meurtres politiques de masse ? Pourquoi les plus sombres alcooliques de l’Oural sont capables de vous narrer « Guerre et Paix» ou de vous citer des vers d « Eugène Onéguine ? ».

Oui, incontestablement, la Russie reste encore aujourd’hui un pays mystérieux où il est extrêmement difficile de faire la mesure entre traits culturels et mauvaises habitudes, entre répulsion et fascination. La tâche que je me suis donné, à savoir faire un peu mieux connaître la vie russe, s’avèrera donc complexe, mais sans aucun doute enrichissante (si ce n’est pour vous, pour moi).

Moment émotion :

J’ai eu la chance de grandir dans une famille où l’on m’a donné un libre arbitre presque total, que ce soit en matière religieuse, culturelle ou politique, et j’en serai toujours grandement reconnaissant à mes parents. Ma passion pour la culture russe n’est donc aucunement source d’une appétence familiale quelconque, où d’un apprentissage forcé des classiques de Dostoïevski. La Russie n’est donc pas venue à moi, c’est moi qui suis venu un beau jour frapper la grande porte de la maison russe.

 

Ci contre, une reconstitution du départ

Peut-être que tout a commencé lorsque ma mère écoutait Gilbert Bécaud et sa fameuse chanson « Natalie », peut-être cela a commencé lorsque j’ai ouvert pour la première fois un livre de Pouchkine, peut-être cela a t-il commencé au premier contact avec des russes en France. Je ne serai le dire précisément, sachez juste que ce site est écrit par quelqu’un d’intéressé et investi dans la découverte des perles de la culture russe, et de plus fasciné par son histoire. Ma vie dans ce pays en est donc quelque peu facilité.

Qu’est ce que la Russie d’aujourd’hui ? 

Voici venu le moment où il est temps d’expliquer ou de rappeler quelques faits sur ce nouveau pays qu’est la Fédération de Russie, indépendante de l’URSS depuis 1991, même si ces racines historiques sont évidemment bien plus profondes.

C’est tout d’abord le plus grand pays du monde, et de loin, 17 millions de kilomètres carré. Si ce chiffre ne vous parle pas, imaginez vous que les frontières de la Russie couvrent deux fois celle des Etats Unis ou plus de trente deux fois celle de la France ; un véritable continent. Mais les frontières actuelles de la Russie ne couvrent même pas l’Empire russe du temps de Catherine la Grande, soit la Russie du 18ème siècle ! L’URSS couvrait ainsi plus de 22 millions de kilomètres carrés, et l’Empire Russe, à son apogée, culminait à près de 25 millions, Finlande, Pologne et Alaska incluse. Soit près du quart des terres émergées du globe. Il n’est pas rare de trouver certains russes nostalgiques de l’immensité passée, ou considérant comme totalement justifié le retour de la Biélorussie et de l’Est Ukrainien à la mère russe. La Russie est encore aujourd’hui un pays qui n’a pas encore totalement établi ses véritables frontières.

La topographie russe comporte aussi bien des plaines agricoles fertiles (les fameuses terres noires partagés avec l’Ukraine) que de vastes forêts de pins et de bouleaux couvrant une vaste partie du territoire. La Taïga sibérienne est de fait la plus grande forêt au monde. Si la Russie Européenne est largement couverte de plaines (idéal pour les envahisseurs), il s’agit également d’un pays montagneux avec par exemple l’Oural, qui sépare l’Europe géographique de l’Asie, ou bien dans le sud du Caucase, où se tiendront les prochains jeux olympiques d’hivers, et avec pour point culminant le Mont Elbrouz, qui dépasse largement le mont blanc (plus de 5000 mètres). Malgré son immensité, la Russie est un pays profondément enclavé. Seul Vladivostok ouvre la Russie à une mer ouverte, les ports de la baltique ou de la mer noire donnant tous sur une mer fermée dont les détroits sont contrôlés par d’autres pays. Rajoutons aussi que les ports russes souffrent de l’emprise des glaces une partie de l’année, ce qui a toujours limité son expansion commerciale maritime. Pierre le Grand, fondateur de Saint-Pétersbourg déclarait ainsi à ses ministres « Ne vous préoccupez pas de trouver de nouvelles terres à la Russie, elle n’en a que trop. C’est de mers dont-elle a besoin ».

Le climat russe est profondément continental, alternant entre hiver rigoureux et grandes chaleurs d’été, même si les nuances sont nombreuses entre le sud caucasien, presque méditerranéen, et la Yakoutie, république russe qui détient le record mondial en terme de fraicheur hivernal (-64°c étant le record à Yakoutsk).

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Parlons justement des divisions administratives en Russie, profondément complexes et où ne ne nous attarderont pas trop. Bien que Moscou soit bien le centre économique et politique du pays, l’Etat centralisateur russe reste une fédération de républiques disposant de leur propres parlements, d’Oblasts administratifs et de territoires rattachés. Cette diversité bien différente du centralisme français s’explique par la multitude de peuples autochtones vivant en Russie, les républiques étant basés sur des critères ethniques (exemple, la république de Bouriatie près du lac Baikal). Plus d’une centaine de peuples composent ainsi la population russe. Encore aujourd’hui, bien que tous citoyens russes, il est encore marqué sur le passeport l’ethnie (la « nationalité » dans la terminologie russe) de son possesseur : turkmène, russe ukrainien, bourriate, tchétchène, russe etc… Les Russes sont de loin le groupe majoritaire, regroupant près de 80% de la population, mais cette diversité des peuples ne doit pas être oublié, bien que l’acculturation forcée au cours des siècles derniers rende la langue et la culture russe partagé par tous ces peuples.

Après des années d’économie communiste, la Russie est aujourd’hui l’une des grandes économies émergentes mondiales. Avec le Brésil, l’Inde et la Chine, elle constitue l’une des puissances économiques et politiques montantes du globe. Dopée par l’exportation de minéraux et de matières premières, tels que gaz et pétrole, l’économie russe affiche depuis le début des années 2000 un taux de croissance supérieur à 7% par an. Bien qu’ayant rudement encaissée le choc de la crise de 2008, la croissance est depuis repartie en flèche en Russie et a favorisée l’émergence d’une classe moyenne de plus en plus nombreuse et de plus en plus consommatrice. C’est simple, en parité de pouvoir d’achats (la capacité à acheter avec la même somme) la classe moyenne russe a déjà dépassée celle de nombreux pays européens. Tous les derniers produits occidentaux se retrouvent jusqu’au fin fond de la Sibérie (si si, j’ai vu plusieurs Ipads au bord du Baïkal).

Même si elle souffre encore de nombreux archaïsmes hérités des méthodes soviétiques (lenteur des transports, corruptions, bureaucratie interminable) et d’une trop grande dépendance aux énergies fossiles, l’économie russe se renforce d’année en année et par là même renforce les capacités extérieures du pays. Rajoutons à cela les immenses possibilités minières encore inexploités de la Sibérie et de la fonte des glaces, et le potentiel militaire et diplomatique hérité de l’Union Soviétique, et vous obtiendrez l’une des grandes puissances mondiales de demain.

Attention tout de même à ne pas prendre la Russie pour un pays en développement ; son industrie lourde et ses produits technologiques (aérospatiale, aéronautique, armement) ainsi que son système éducatif en fond depuis la fin de la seconde guerre mondiale un pays largement industrialisé. Parlons plutôt d’une ancienne superpuissance en voie de redéveloppement après des années de crises ou de stagnation hérité du communisme, et même de périodes antérieures. En cela, la Russie diffère grandement des autres pays des BRICS. L’Empire contre attaque, comme on dit.

Voici pour les faits principaux à connaître sur la Russie. Rappelons tout de même qu’elle compte plus de 142 millions d’habitants (les ¾ en Russie Européenne), et qu’après 18 ans de chute ininterrompue de la population, la natalité semble enfin repartir depuis 2010 et promettre un avenir plus propice que l’on ne prédisait à la Russie il y’a encore peu. Rajoutons enfin que la langue russe est parlé par près de 260 millions de locuteurs dans le monde (pays voisins essentiellement) et que le répertoire culturel russe s’étend des chefs d’oeuvres littéraires aux opéras, en passant par une poésie surdéveloppée depuis Pouchkine, et ce, encore aujourd’hui.

Et l’histoire russe alors ? 

Il y’aurait beaucoup trop à dire sur la naissance et l’histoire tumultueuse de la Russie. Même si certains articles parlerons par la suite de certains évènements historiques, je vous recommande de vous tourner vers les lectures spécialisées pour en savoir un peu plus sur les 1000 ans d’histoire russe. Pour plus de précisions, je vous recommande « Une histoire de la Russie » de François-Georges Dreyfus, qui, s’il est loin d’être parfait, a l’avantage d’offrir rapidement un panorama complet de l’histoire russe.

Bien qu’arrivé à la fin de cet article, je me rende compte de la longueur plus que scandaleuse de ces présentations avec mère Russie, il fallait tout de même que je vous explique les raisons de ma présence ici. Et vous savez, il ne faut jamais rien oublier quand on présente une vielle dame.

Si vous avez eu le courage de lire jusque ici, j’espère que vous avez eu ici un petit goût de ce qui compose la Russie, et son peuple. Puis je vous donner l’envie d’en apprendre un peu plus, et de découvrir avec moi les charmes et les innombrables paradoxes de ce pays. Mais encore une fois, ça serait un auteur russe qui résumerait le mieux l’ampleur de la tâche :

« On ne comprend pas la Russie avec la raison,

on ne la mesure pas avec le mètre commun.

Elle a pour soi un seul mètre à sa taille ;

on ne peut que croire à la Russie. »

                                                                                                  Fiodor Tiouttchev

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